Alors, je précise tout de suite, je n’ai pas lu l’ouvrage de Cédric Biagini. Je réagis uniquement sur la recension qu’en fait bombix.
Commençons par le titre de cet ouvrage, très accrocheur : « l’emprise numérique ». Le mot emprise est très fort. Il sous entend que l’on est sous domination morale du numérique. On verra plus loin que c’est quand même légèrement exagéré. Le sous-titre est pas mal non plus : « Comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies ». Le verbe coloniser n’est pas choisi au hasard. Il a une forte connotation négative. Il a été préféré à envahir qui, a priori, aurait été potentiellement plus juste. Parce que internet ou les nouvelles technologies n’ont pas une vie propre, ils ne sont pas entrées par effraction dans la société ou dans nos vies. Bref, le titre donne le ton d’un ouvrage sans trop de nuances.
Ensuite, prenons les différents éléments avancés.
1- Le "tsunami" du numérique. Déjà, rien que le terme est contestable. Les technologies numériques sont entrées très progressivement dans nos vies. L’arrivée du numérique n’est pas si soudaine que certains le pensent. Les premiers ordinateurs ont été vendu un peu avant 1960 aux entreprises. Peu à peu, l’informatique a pénétré le monde professionnel jusque dans les années 80 où sont apparus les premiers ordinateurs personnels. Ce sont ces ordinateurs personnels qui ont fait la jonction entre usages professionnels et usages personnels. Mais là aussi, cela s’est fait très progressivement. Il a fallu attendre la fin des années 90 et le début de l’internet grand public et le développement des télécoms pour que l’informatique pénètre réellement dans nos vies. Nous sommes en 2013 et si tsunami il y a, nous avons eu plus de 50 ans pour le voir arriver. Et bien sûr, ce n’est pas terminé. Si du coté de l’informatique professionnelle, le développement a été encouragé par la course à la productivité, il n’en va pas de même pour l’informatique personnelle qui a été largement développée par les usages. Et dans les années 2000, ce sont les particuliers qui ont poussé à toujours plus de services en ligne et donc au développement des nouvelles technologies dans nos vies. Si pour une partie de la population, ces évolutions sont subies, pour une autre partie, qui si elle n’est pas déjà largement majoritaire le deviendra, il s’agit d’évolutions choisies. Repensez simplement à la façon dont vous retiriez de l’argent à la banque dans les années 80 et comment vous réalisiez des virements bancaires. Cela vous amusait-il beaucoup de faire la queue à votre banque le premier samedi du mois pour déposer votre chèque ? Donc, l’arrivée du numérique n’a pas été si soudain et il a plus été invité dans nos vies que envahissant.
2- Le numérique rend con. On passerait trop de temps devant les écrans, surtout les jeunes sur Facebook, Twitter et compagnie. Les jeunes ne liraient plus. Parce que avant le large développement du numérique, les jeunes lisaient vraiment plus ? Ils étaient tous super éduqués, super cultivés ? Comme dit l’autre, "Nan mais allo quoi ! Allo.". Le c’était mieux avant, c’est drôle, mais pas très réaliste. Le numérique, ce sont divers outils. Et selon la façon dont on s’en sert, cela peut-être positif ou non. Twitter ou Facebook bien utilisés, cela peut être de fabuleux outils de partage. Avec un marteau, on peut enfoncer un clou, se taper sur les doigts ou tuer quelqu’un. Là encore, tout dépend de l’usage. C’est un peu comme la télévision. En soit, la télé n’est pas le mal. Mais tout dépend de la programmation ou désormais le choix des programmes télévisés. L’avantage des outils numériques sur la télévision, c’est que ce ne sont pas des usages dont le programme est subi, ce sont des usages dont chaque individu est maître. L’abrutissement des masses ne peut réellement exister comme il a pu exister pour la télévision. Au pire, chaque individu choisit volontairement de s’abrutir sur l’outil numérique de son choix. Mais, peut-être que comme pour la télé, par moment il s’abruti, et par moment il s’élève. Parler de Facebook ou Twitter sans parler de Wikipédia, c’est quand même oublier (volontairement ?) une face plutôt positive d’internet par exemple...
3- Le livre numérique, le mal absolue. Bon, ok, le livre numérique, ce n’est pas très Rock’n’Roll, ça polue, ce n’est pas si beau et si pratique qu’un livre, cela va tuer les libraires, l’édition, les auteurs et tout et tout. Un peu le même problème que pour la musique avec le mp3 en résumé. Enfin, le monde de l’édition a eu encore plus le temps de voir le numérique arriver que l’industrie musicale et cinématographique. En admettant que le livre numérique finisse par dominer le marché, on peut être sûr que le monde du livre se sera réorganisé. Au passage, on remarquera que si le phénomène numérique est peu développé dans le domaine du livre, c’est certainement aussi que la demande est moins forte dans ce domaine. Bref, le numérique va être un nouveau support pour le livre. Et si il a beaucoup d’inconvénient, il a quand même quelques avantages. Le premier est de permettre potentiellement un plus large accès aux ouvrages, notamment aux ouvrages qui sont dans le domaine public, et ce à moindre coût (pour ne pas dire quasi gratuitement). Cela va aussi permettre un plus grande diffusion et une plus grande facilité à trouver les ouvrages rares ou publiés à peu d’exemplaires. Bref, faire l’impasse sur les avantages du livre numérique, c’est quand même chercher à noircir le tableau.
4- L’impact des nouvelles technologies sur les capacités cognitives des utilisateurs. Là encore, c’est certainement vrai, du moins en partie. Mais tout dépend les usages. Vous souvenez-vous de l’énorme campagne que l’on avait subit il y a une dizaine d’années contre les jeux vidéos qui pouvaient créer des épilepsies ? Bon, c’était pour des usages prolongés, avec des types de jeux bien précis sur des sujets à risques...D’autres études ont également prouvé que certains jeux, au contraire, permettaient de développer des capacités chez les jeunes. Bref, là aussi, les généralités ne sont pas bonnes. Essayer, le soir, avant de vous coucher, d’écrire un texte avec un papier et un stylo. Vous vous appercevrez que toute activité qui fait travailler le cerveau avant d’aller se coucher, perturbe potentiellement le sommeil. Et qui dit perturbation du sommeil, dit troubles divers et variés. Les nouvelles technologies n’ont finalement rien à voir là-dedans. C’est la surabondance d’activités fortement stimulantes qui peut perturber. Et les outils numériques sont sources de multiples activités. L’usage est là encore en cause. Pas l’outil.
5- Le numérique à l’école c’est le mal ? Usage, usage et encore usage. Le numérique, ce sont des outils. Si pour certains apprentissages, les outils numériques apportent un plus, alors pourquoi pas. Mais décréter que parce que tous les usages ne sont pas bon, il faut bannir les ordinateurs, tablettes et autres de l’école, c’est idiot. Comme il serait idiot de mettre le numérique partout et à toutes les sauces.
6- Intelligence collective et cyber-démocratie, bullshit ? Bon, pour l’intelligence collective, on peut prendre Wikipédia. Rien que pour cela, le web se justifie. Après, tout dépend ce que l’on nomme intelligence collective. Mais si vous voulez trouver une recette de cuisine, changer votre chasse d’eau ou savoir comment on monte un processeur sur une carte mère, vous allez trouver les informations sur internet. Oui, internet sert à plein de petites choses de la vie. Pas uniquement à faire la révolution. Quand à la cyber-démocratie (terme totalement bidon, mais passons...), il suffit de penser au mouvement des pigeons, mouvement qui était bien français et très récent. Et bien, ces entrepreneurs, peut-être en partie manipulés par le Medef, ont réussi à se faire entendre et à faire plier le gouvernement. Ils ne sont pas descendus dans la rue. Alors, la cyber-démocratie, ce serait uniquement pour les entrepreneurs ? Ou cela pourrait être pour tous ceux qui s’en servent un peu comme la liberté de la presse qui s’use que si l’on ne s’en sert pas ?
7- Le monde du numérique et mode de production capitaliste sont liés. Bon, on pourrait poser la question à l’envers : qu’est-ce qui n’est pas lié au capitalisme aujourd’hui ? Ce serait peut-être plus rapide et on pourrait évacuer de suite cet argument stupide que l’on peut mettre à toute les sauces.
Conclusion de tout cela, je ne sais pas si ce livre est si peu nuancé qu’il en a l’air, mais cela n’augure rien d’une réflexion constructive sur le monde du numérique. La vraie question que l’on doit se poser, c’est l’usage que l’on peut faire de ces outils. Et éduquer au bon usage du numérique, c’est un peu comme éduquer au bon usage de l’information. Ce travail d’éducation, il doit être fait à l’école, certainement. Avoir une logique réactionnaire ne fera en rien avancer les choses. Plutôt que tout rejeter en bloc, sensibiliser, informer parents et enfants aux usages du numérique et à leurs limites serait certainement plus constructif et utile.