Relevé dans le dernier livre d’Emmanuel Terray, Penser à droite, Galilée, 2012. Citant Auguste Comte, l’anthropologue (qui n’est certainement pas à droite !) décrit ce que d’aucuns appellent les progrès de l’individualisme, qui est le propre des sociétés libérales modernes :
« Le triomphe de l’individualisme aboutit à la tolérance illimitée donc à l’anarchie morale. Chacun est désormais libre de choisir les maximes selon lesquelles il va produire sa vie. Du coup toute autorité est perçue comme une atteinte plus ou moins directe à la souveraineté de la personne. Par ailleurs, alors que dès sa naissance, l’individu est débiteur de la société qui l’accueille, le sens du devoir cède bientôt le pas à la revendication des droits. Bref toutes les conditions semblent réunies pour que le désordre moral grandisse. »
Or, rapporte Terray, pour qu’il y ait morale, on ne peut pas admettre le relativisme. Une prescription morale n’est telle que si elle est universelle et ne laisse pas d’échappatoire, que si, comme dirait Kant, elle énonce un "impératif catégorique".
Mais cependant, le même libéralisme, ou plutôt le capitalisme-libéral, ou la Forme Capital, appelons cela comme on voudra (que Terray classe d’ailleurs abusivement à droite me semble-t-il) admet que deux domaines échappent à l’emprise morale : l’économie, et la politique. Passons sur la politique, regardons simplement du côté de l’économie
« En économie depuis que production, distribution, consommation, ont conquis leur autonomie au sein de la vie sociale, elles n’obéissent plus qu’à leurs propres lois : maximisation du profit, concurrence illimitée, libre jeu de l’offre et de la demande etc. En conséquence les décisions économiques sont évaluées au seul critère de l’efficacité, elles ne relèvent en rien d’un jugement moral sauf si une immoralité par trop voyante risque de compromettre leur succès. Par exemple le responsable d’une firme florissante peut priver de leur emploi des milliers de salariés à seule fin de faire monter le cours des actions de l’entreprise en bourse. Une telle opération sera examinée en regard de sa rentabilité mais elle ne fera pas l’objet d’une appréciation morale. »
De ce clivage entre maintien d’un souci moral (qu’on aurait tort de classer "à droite") et impératifs de la logique économique, nait ce qu’Emmanuel Terray nomme "un clivage susceptible d’affecter chacun d’entre nous, en nous obligeant en quelque sorte à mener une double vie". Trois remarques ici : 1) cette "double vie" (Michéa parle lui de "double pensée") affecte naturellement l’école qui poursuit un objectif contradictoire comme rappelé dans l’article. 2) sur le plan de sa structure, elle ne peut se maintenir et durer que parce que comme l’enseigne Sartre, nous sommes des êtres de "mauvaise foi". 3) Mais elle peut rendre aussi les gens fous (double bind) ou malades (voir les travaux de C. Dejours, Souffrance en France)