1. La décroissance à ma connaissance n’est ni un parti politique, ni même une organisation du genre Attac. Pour « faire le ménage », il faudrait déjà qu’il y ait un lieu pour le faire, et des gens habilités à le faire. Dans une organisation, ça s’appelle exclure. Si pas d’organisation, alors pas d’exclusion.
2. Le message de Julien Debord mélange un peu tout.
a) Il y a une confusion avec la « deep ecology », l’écologie profonde qui relève en effet souvent du « naturisme ». Et le naturisme – c a d le retour à un « état de nature » intégral — peut parfois être un élément qui nourrit des pensées réactionnaires. De là à parler de fascisme ... Les fascismes du XXème siècle étaient des mouvements politiques complètement ancrés dans la modernité. Les premières autoroutes sont construits par les nazis par exemple. Dans la pensée de la décroissance, — celle qui m’intéresse en tout cas — il y a, associée à un souci écologique une critique sociale, radicale dans sa démarche, héritière de ce grand mouvement qui porte l’espoir de l’émancipation des peuples. Charbonneau ne dissocie pas le sentiment de la nature comme force révolutionnaire et la défense de la liberté, la critique de l’Etat totalitaire. C’est même son originalité de voir qu’une même logique est à l’oeuvre dans la destruction de la nature et dans la mise en place des totalitarismes. (C’est curieux de constater que presque à la même époque, Tolkien délivre le même message sous une forme poétique et imagée. Le Seigneur des anneaux est un texte beaucoup plus profond qu’il n’y parait) Je signale au passage que les tentatives théoriques pour disqualifier l’écologie politique, par exemple les travaux de Luc Ferry, attaque l’écologie sur son versant réac (qui existe, il faut bien le reconnaître) pour la nier sur son versant contestataire, et ainsi justifier l’ordre établi néo-libéral. Attention, donc, à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.
b) Autre confusion. Confondre le mode de production capitaliste et l’échange marchand. Il y a eu des marchés avant la naissance du capitalisme. Le capitalisme ne s’identifie pas au marché. Aristote déjà distinguait l’économique de la chrématistique. Marx caractérise le processus capitaliste par la substitution du schéma M->A->M au schéma A->M->A’ ou « ’ » représente la plus-value réalisée dans l’échange. Dans le premier schéma, je vends un produit pour en acheter un autre et j’utilise la médiation de l’argent, sans quitter la valeur d’usage. Producteur de blé, je vais pouvoir acheter du tissu pour me vêtir, tandis que le producteur de laine va pouvoir se nourrir avec le blé qu’il m’achète. Dans le second schéma, j’utilise l’argent pour acheter une marchandise que je revends pour gagner plus d’argent. Ce "reste" va pouvoir être l’amorce d’un processus d’accumulation du capital. Ce ne serait pas possible si, à la valeur d’usage de la marchandise ne se substituait pas alors une valeur d’échange, grâce à l’argent, équivalent général. Ce qu’il faut remarquer aussi, c’est que dans le mode de production capitaliste, tout, absolument tout, peut se transformer en marchandise : l’argent lui-même, sous la forme du crédit, et le travail qui devient selon l’expression "une ressource humaine".
Sortir du capitalisme, ce n’est pas forcément signer la fin du marché. C’est remettre le marché à sa place, sortir du règne de la marchandise. Par exemple, pour Polanyi qui n’est pas marxiste, l’encastrer à nouveau dans le social, alors qu’aujourd’hui, le social est encastré dans le marché.
c) A propos de vêtements : la décroissance n’est pas une critique radicale de la culture. Comme si on pouvait imaginer un être humain non culturel, une sorte de bon sauvage nu et sans besoin. C’est absurde tout simplement. L’être humain est un être de besoins, comme tous les êtres biologiques, mais en plus, comme être social, c’est un être qui invente ses besoins. La question qui se pose ici porte sur la détermination et la régulation des besoins. Car si nous pouvons toujours inventer des besoins — et un univers ou règne la marchandise fonctionne à partir de ce moteur, et c’est pourquoi la décroissance attaque le Capital en son coeur —, nous rencontrons des limites dans nos possibilités de les satisfaire. Ca, je crois que c’est nouveau dans notre prise de conscience, par rapport aux penseurs du XIXème siècle. Hegel parle du "cercle des besoins" qui produit la culture, et il ne voit pas de raison de le limiter. C’est dû, mais ce serait un peu long à expliquer, au christianisme, qui marque beaucoup l’Occident, et qui associe l’idée de liberté et l’idée d’infini. Les grecs étaient me semble-t-il plus sages. On peut le voir dans le mythe de Prométhée. Prométhée invente la technique pour suppléer à la bêtise de son frère Epiméthée. Le mythe raconte que Epiméthée étant chargé par les Dieux de distribuer les biens aux mortels, quand vient le tour de l’homme, Epiméthée a tout distribué (aux oiseaux les ailes, les griffes aux rongeurs etc.) mais qu’il a oublié l’homme. Prométhée vole le feu et alors, l’homme peut s’en sortir en inventant les outils dont il a besoin. Mais ainsi, il rentre en conflit avec les Dieux. Donc Prométhée est à la fois celui qui nous sort d’un mauvais pas, et celui qui est frappé pour son hubris (la démesure). En fait ce que dit le mythe, c’est que comme êtres culturels, ayant la faculté d’inventer nos besoins et les outils pour les satisfaire, nous sommes toujours en danger de dépasser la limite. Les grecs avaient une conscience aiguë de la nécessité des limites. L’illimité pour eux n’était pas associé au bien mais au mal.
Peut-on imaginer figure plus adéquate de l’illimitation que l’argent, le fric ? On peut toujours ajouter des zéros au zéros parce que les désirs censés être satisfaits par ces sommes gigantesques seront par essence toujours illimités. La sagesse s’oppose à ce processus d’illimitation.
J’ai parlé du mythe de Prométhée, mais en fait, on pourrait retrouver la même sagesse dans certains contes de fées. Par exemple Jack et le haricot magique, un conte qui apparaît en Angleterre au XVIIIème siècle, au début de la révolution industrielle, et ce n’est sans doute pas un hasard. Il y a un très beau commentaire de B. Bettelheim dans sa Psychanalyse des contes de fées. Mais BB se limite à l’aspect psychologisant : le conflit avec le père, l’oralité et la nécessité de la dépasser etc. On pourrait faire aussi une analyse sociologique car il ne manque rien dans la description du capitalisme naissant : la vache échangée contre les graines (valeur d’usage contre valeur d’échange) ; les graines qui produisent à l’infini : le haricot "géant" qui abrite un véritable monde (l’argent comme équivalent général qui enfle à l’infini) ; l’appropriation initiale et sa violence : le conte est immoral, Jack est un voleur, comme les capitalistes expropriateurs. Mais alors un moment donné, il se passe quelque chose d’intéressant : alors qu’il a volé l’oie qui pond des oeufs d’or, donc qu’il a réalisé le rêve du système, (de façon fantasmagorique naturellement, dans la réalité, on le voit en ce moment, ce n’est pas si simple) ça ne lui suffit toujours pas. Il remonte dans le haricot et rapporte la harpe. Là, il se réalise vraiment. Il va couper le haricot avec une hache, il n’aura plus besoin d’y remonter. La harpe symbolise la réalisation esthétique : j’investis mon désir non pour la satisfaction de mon ventre, pour satisfaire mes besoins naturels et/ou sociaux, mais dans une activité, la musique, où mon esprit et mes sens sont comblés. Là est mon humanité. Dostoievski dira un peu plus tard : "La beauté sauvera le monde". Jack et le haricot magique nous montre ce que cette formule énigmatique peut signifier.
d) La question de savoir si l’humanité accède à elle-même quand elle a rempli son ventre (comprendre quand nous sommes réduits à n’être que des homo oeconomicus) donne enfin l’occasion de s’entendre sur le matérialisme. Et là, que de confusions et de préjugés faciles encore. Le matérialisme est une doctrine métaphysique qui postule qu’en dernière instance, il n’y a que la matière comme principe explicatif du monde. C’est à partir de la matière qu’on peut et qu’on doit appréhender la totalité des choses, y compris ce phénomène étrange qu’est la conscience et qui fait qu’une matière peut être pensée. Etrange, car à bien y réfléchir, il y a hétérogénéité absolue entre la pensée et la matière. Mais les matérialistes affirment qu’on peut réduire cette hétérogénéité. S’il n’y a « que » la matière, la totalité des états du monde est explicable à partir d’elle. Ils nient donc toute transcendance et sont monistes (un seul principe explique le monde). Le matérialisme est une doctrine rationnelle, car elle ne postule pas des principes au-delà de ce qui est saisissable dans le monde, pour rendre compte du monde : immanence. Au contraire, les religions, en affirmant l’existence d’un au-delà, s’opposent aux matérialismes. Le monde s’explique par une instance séparée du monde : transcendance. Les religieux traitaient facilement les matérialistes de jouisseurs sans morale, ravalés au niveau des bêtes (Molière : "Tu vois en Dom Juan, mon maître, [...] un hérétique, [..] qui passe cette vie en véritable bête brute, en pourceau d’Epicure"), et par renversement, on a supposé tout jouisseur ou tout hédoniste sans morale et donc "matérialiste". On a même soupçonné les jouisseurs de justifier leur immoralité par le matérialisme, doctrine bien utile car elle justifiait leurs intérêts immédiats. Ce qu’il faut marquer fortement ici, c’est que la religion n’a pas le monopole de la morale. Le curé n’est pas mieux placé que l’instituteur pour instruire les enfants sur ce sujet, si vous voyez à quoi je fais allusion. Un être est moral quand il se donne des règles qui disent le juste et l’injuste pour guider son action. Les matérialistes athées pensent que ces règles peuvent être déterminées de façon autonome, par l’exercice de la raison. La pensée religieuse pense que ces règles nous viennent d’une source transcendante (révélation). Etre matérialiste n’empêche pas d’avoir des idées, et même d’être idéaliste, c’est à dire contester l’état des choses et du monde au nom de l’idée d’un monde plus juste et mieux organisé. Le débat entre les matérialistes et ceux qui ne le sont pas porte uniquement sur l’origine des idéaux, des normes, des valeurs qui guident l’action, pas sur leur existence ou leur inexistence. On peut donc tout à fait critiquer le capitalisme et être matérialiste, d’un point de vue métaphysique. Je dirais même qu’il y a une plus grande dignité à respecter des règles et des idéaux qu’on s’est fixés, plutôt qu’à suivre des préceptes qui nous sont imposés par une tradition religieuse. Outre qu’elle est souvent suspecte, parce que très compromise avec les pouvoirs, s’en déprendre, c’est conquérir son autonomie. C’est être parvenu à un stade adulte de son développement. Ce que le vieux Kant avait frappé d’une formule : "Sapere aude". Ose savoir, ose te servir de ton entendement. Tu ne seras pas un être moins moral ou moins idéaliste. Tu seras un véritable être moral.