pour les décroissants, la décroissance n’est pas synonyme de récession. Bref, la confusion des concepts ne facilite pas les choses.
La décroissance n’est pas un concept scientifique. La décroissance est un blasphème. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est un de ses principaux propagandiste, Serge Latouche.
Pour m’interesser un peu à ça depuis quelques temps, je dois reconnaître que ce qui se nomme décroissance est plutôt une nébuleuse. Héritière d’un socialisme radical et anti-autoritaire, d’un écologisme tout aussi radical, elle est la dernière utopie politique en date. Ce qui la distingue, c’est une volonté de rupture, alors que tous les mouvements critiques du capitalisme s’orientent finalement vers un réaménagement de celui-ci. Ce qui est étonnant, c’est la reprise de tout un corpus critique qui vient des années 60 et 70, voir bien avant, avec la (re)découverte d’auteurs comme Bernard Charbonneau, Jacques Ellul, Ivan Illitch, Jean Baudrillard, l’Ecole de Francfort, etc. etc.
On peut toujours ricaner et dire que la décroissance, on y est et qu’on n’a pas à la souhaiter. Mais c’est une caricature. Une fois que vous avez organisé tout l’univers humain autour de la bagnole, si vous coupez le robinet d’essence et mettez les gens au chômage, vous produisez alors le chaos. Ce n’est pas ce que proposent les décroissants. Ils disent : est-ce qu’on peut inventer un monde qui ne tourne pas autour de la voiture ? En prévision d’une crise de l’énergie probable, vous conservez un univers encore en ordre, où il n’est pas sûr que les gens débarassés du dieu bagnole soient plus malheureux. Ils disent aussi : si on ne réfléchit pas collectivement à ces questions, la frugalité choisie pourrait se transformer en contrainte organisée. Le fascisme vert a de beaux jours devant lui. Le premier à le dénoncer est aussi le premier écologiste politique, et ce n’est pas un hasard : Bernard Charbonneau.
Ce que disent les décroissants, et personne ne le conteste, sinon les scientistes échevelés, c’est que le modèle de l’illimitation (je préfère ce terme) de nos sociétés n’est pas viable. Dès lors, s’il faut poser des limites, autant le faire de façon raisonnable et juste. Il n’est pas dit par ailleurs que ce modèle d’illimitation porte les promesses qu’il annonce. Comme il n’est pas dit que toute limite porte en elle la frustration. Le capitalisme a pour ressort la consommation qui fonctionne elle même à la frustration. On peut aussi penser une "abondance frugale" (un bon petit livre de Latouche, avec des questions réponses pour briser quelques préjugés sur la décroissance. Editions Mille et Une nuits), ou a une prospérité débarrassée des mille saloperies inutiles qui saturent nos existences.
Bref, au bout du compte, on en vient à des questions sur "qu’est-ce qu’être riche, qu’est-ce qu’être pauvre ?" Qu’est ce qu’un besoin humain ? Est-il naturel, ou social ? S’il y a en lui une part de social (ce que je crois) une société qui fabrique des besoins est-elle bien raisonnable, est-elle plus raisonnable qu’une société qui travaille à les satisfaire et à les limiter ? Le capitalisme veut faire perdre la mémoire aux gens. On n’enseigne plus "les humanités". Les terminales S l’année prochaine n’auront plus d’histoire. "Rien de trop", ce n’est pas un slogan inventé par Latouche, c’était la parole d’un des sept Sages fondateurs de la cité grecque. Toute la culture grecque est une méditation sur la limite. La faute, c’est l’hubris pour un grec, la démesure : sortir de la limite. Et elle est punie par la némésis.
Pourtant je n’aime pas le mot même de "décroissance". Il a le défaut majeur à mon sens de se définir par rapport à ce qu’il rejette, donc d’en être médiatement dépendant.
C’est le problème des "anti" en général. Ils réaffirment ce qu’ils croient rejeter.
La bonne attitude consiste à affirmer, à se définir positivement.
Selon moi, le bon angle d’attaque du problème, ce n’est pas de dire : consommons moins, parce que le monde fini oppose les limites de l’offre à l’insatiabilité de mes désirs, il est de dire : l’attitude intellectuelle — et spirituelle — qui consiste à me définir comme un désir insatiable n’est ni vraie, ni satisfaisante (et insatisfaisante parce que non vraie). Le problème alors n’est plus que nous n’aurons jamais assez de ressources pour nous fournir en choses, le problème est de nous découvrir comme n’ayant jamais eu besoin de ces choses. Au lieu d’organiser la pénurie, et donc un fascisme vert à plus ou moins longue échéance, rétablir un rapport aux choses, aux autres, au monde, qui nous permette de jouir de ce qui existe, sans rien perdre en fin de compte. Un contentement. Donc pas d’ascèse ni de mortification chrétiennes qui sont aussi le fond de commerce des décroissants (avec un brin d’hypocrisie, comme tout ce que le catholicisme secrète)
En fait c’est plutôt la recherche d’une forme de sagesse.
Le problème c’est qu’on n’est pas sage tout seul dans son coin. Or la société de consommation produit — par la propagande publicitaire en particulier — un imaginaire consumériste, soutenu par les pouvoirs parce que sans cet imaginaire, le système se casserait la gueule. Mais :
1) cet imaginaire se soutient également des vrais besoins des gens : se nourrir, se loger, s’habiller, jouir des biens matériels ... plus les besoins sociaux : être reconnu à des signes (prestige des "marques", grosses bagnoles etc.) On peut pas négliger ça, et on se cassera la gueule si on le néglige.
Ce qu’il faudrait faire (?), ce sont des expériences de desengluement, qui prouveraient par l’exemple qu’on peut bien vivre sans toute cette merde, et que la reconnaissance ne passe pas par ces objets transitionnels. Au contraire, ces objets prolifèrent dans la mesure exact où la reconnaissance effective disparaît (les anthropologues ont montré 1) que l’échange marchand n’est pas le seul échange 2) que dans une circulation des biens comme le don/contre don, ce qui est en jeu, ce n’est pas la jouissance des objets, mais la reconnaissance) . Mais, pour ça, il faudrait un contenu idéologique fort, qui structure et soutient les gens et leur permet de faire des sacrifices initiaux. C’est à ça qu’ont servi tous les prophètes et tous les saints, dans toutes les cultures. Ce n’est pas moi qui le dis c’est Bergson. ;-) Et puis ensuite, on pourrait espérer un effet de contagion, sans qu’on ait à culpabiliser personne ni faire la moindre coercition.
2) L’autre problème à ne pas négliger, c’est la pression extérieure. Il est sûr qu’une société qui accepterait brutalement de sortir du modèle actuel se mettrait en position de faiblesse et donc de danger.
Ce sont deux écueils fondamentaux, parce qu’on ne peut les surmonter qu’avec le temps. Or nous n’avons pas de temps. Il y a urgence, le feu est à la maison.
Pour résumer, dans la mouvement de la décroissance, il y a des choses très intéressantes. Il y a de la pensée et un appel à l’imaginaire social et politique. C’est une force de rupture et c’est un embrayeur d’imaginaire. "Il faut rompre et d’abord cesser de vivre dans le monde de l’ennemi", comme dit Rancière. Pour moi, rien que pour ça, les décroissants doivent être défendus.