mais permettez qu’on y voit pas forcément quelquechose d’absolument dégueulasse puisque que libéral n’est pas historiquement forcément une idée de marchandisation, mais bien au contraire la recheche de la conquête de la liberté par rapport à un ordre établi et libertaire, anar, idem, sous d’autres formes. (je ne vois en DSK ni un homme libéral ni libertaire).
La qualification morale n’est pas de première importance. En revanche, ce serait bien de sortir des poncifs et des préjugés selon lesquels le règne de la bourgeoisie et du capital, c’est la défense de l’ordre établi, des valeurs traditionnelles etc. Il se trouve que historiquement précisément, comme le montre à la fois Marx et Max Weber, le capitalisme se présente comme une force révolutionnaire qui bouleverse et dissout l’ordre social existant, pour le modeler selon ses exigences propres. C’est une chose que l’on a oubliée, peut-être parce qu’au XIXème siècle, les défenseurs du capitalisme et de l’ordre établi, en particulier l’Eglise catholique, ont fait une alliance temporaire.
Autre chose : le capitalisme est protéiforme. Il s’adapte aux situations historiques. Boltanski a montré dans Le Nouvel esprit du capitalisme qu’il avait su intégrer la "critique artiste" de la fin des années 60, pour adapter son style de domination. Au fond, il produit une analyse parallèle à celle de JC Michéa du même phénomène. A noter que Cornelius Castoriadis montre que le capitalisme est empêtré dans une contradiction : il a besoin des valeurs de la société qu’il contribue à détruire : conscience professionnelle, honnêteté, goût du travail bien fait etc. de sorte que face au chaos qu’il met en place, il doit obligatoirement organiser une parade : c’est la montée de l’ordre sécuritaire et du contrôle systématique, appuyé par les moyens technologiques qu’on connaît. Au fond, le capitalisme détruit ce qui restait de positif en effet dans la philosophie libérale, qui, il faut toujours le souligner, est née avant lui.
Dernière chose sur la marchandisation. Le capital transforme tout en marchandise. Qu’est-ce qu’une marchandise ? Il faut revenir sur le processus de réification. La réification fonctionne en double sens : elle transforme les personnes en choses ; elle fait que les choses semblent pénétrées d’esprit, d’où l’expression chez Marx de "fétichisme de la marchandise". C’est une totale inversion d’une situation normale. Et cette inversion est possible grâce à l’argent, par la substitution de la valeur d’échange à la valeur d’usage. C’est l’argent qui est au coeur du processus. L’argent est une puissance de libération et une puissance d’aliénation. A noter que les marxistes officiels ont fait l’impasse sur cette affaire de fétichisme de la marchandise, sauf G. Lucaks, marxiste hongrois, qui a le premier dans les années 20 axé son analyse là-dessus, avant de faire son auto-critique. C’est bien triste, mais c’est comme ça. Toutes ces analyses seront reprises par Guy Debord et le mouvement situationniste dans les années 60. Aujourd’hui, elles sont au coeur du mouvement de la wertkritik et du groupe Krisis qui produisent aussi une critique du travail. Anselm Jappe qui est venu à Bourges fait partie de ce courant. Travail aliéné, société du spectacle, règne de l’argent, fétichisme de la marchandise, marchandisation du monde en sa totalité, tout ça forme un tout qui a sa logique et sa cohérence. Avant de produire une critique morale légitime, il faut d’abord essayer de comprendre comment tout ça fonctionne. Une bonne partie des impasses dans lesquelles s’enferrent les gauches européennes vient de ce qu’elles ne font pas ce travail d’analyse. Ne voyant rien de ce qui se passe réellement, elles sont dans l’incapacité d’organiser quelque riposte efficace que ce soit. Cela vaut aussi pour des organisations d’extrême gauche "ouvriéristes" qui fonctionnent encore avec les catégories du marxisme léninisme des années 30.
Cette cécité et l’absence de réponse politique à la situation pourrait expliquer aussi le tropisme d’une partie de la classe populaire vis à vis des thèses d’extrême droite. Le FN répond alors que la gauche se tait. Cette histoire de la critique des libéraux-libertaires n’est donc pas centrale. Elle fait partie d’un vaste paysage qui n’est pas visible à l’oeil nu mais qu’on peut seulement entrevoir par l’entremise de concepts : spectacle, marchandise, réification, travail ...