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Petite Poucette Pouce !!! - bombix - 7 septembre 2011 à 11:25

Plutôt d’accord avec le jugement de Cyrano. Cet article est indigent et affligeant. Ok, on voit bien qu’il n’est pas d’accord avec la "pensée grognon" qui décrète : les jeunes sont des crétins, c’était tellement mieux avant, etc. etc. Il faut être "indulgent", dit Michel Serres. La belle affaire. Qui réclame de l’indulgence ? Les jeunes s’en foutent bien de notre indulgence. Et la tendance des adultes, ce serait plutôt de vouloir se mélanger aux jeunes. Qui est sévère ? Qui peut encore l’être d’ailleurs ?

Autre point : Serres tient à se placer au-dessus de la mêlée : "

La seule façon d’aborder les conséquences de tous ces changements, c’est de suspendre son jugement. Les idéalistes voient un progrès, les grognons, une catastrophe. Pour moi, ce n’est ni bien ni mal, ni un progrès ni une catastrophe, c’est la réalité et il faut faire avec.

 D’abord, la réalité, c’est quoi la réalité ? Est-ce qu’il y a une réalité immédiate, saisissable comme ça, sans plus de questionnements ? Ce "réalisme" là est la négation de tout l’effort scientifique. Curieux quand même pour un historien des sciences.
 Deuxième point : le constat d’une certaine réalité n’empêche pas de poser un certain nombre de valeurs à partir desquelles on va juger d’une réalité ou de son évolution. Descartes commence lui aussi par "suspendre son jugement", mais très vite, il adopte une morale provisoire. Au reste on s’aperçoit vite que Serres pose bien des jugements de valeurs, seulement il ne le dit pas. Ce n’est pas qu’il ne juge pas. Il juge que tout cela est très bien. Et là, on a droit quand même à quelques préjugés et quelques poncifs bien récurrents ...

Mais d’abord quelques contradictions :

Nos sociétés occidentales ont déjà vécu deux grandes révolutions : le passage de l’oral à l’écrit, puis de l’écrit à l’imprimé. La troisième est le passage de l’imprimé aux nouvelles technologies, tout aussi majeure.

Euh les nouvelles technologies, c’est quand ? Le PC a fêté cette année son trentième anniversaire.

Plus loin :

Pour moi, le grand tournant se situe dans les années 1965-1975, avec la coupure paysanne, quand la nature, notre mère, est devenue notre fille.

Alors, la révolution, c’est les nouvelles technologies (1990-2000), ou la coupure avec la nature (1950-1960) ? Faudrait savoir. Au passage, la thèse de la coupure, c’est la thèse de "la grande mue" ; elle n’est pas de Michel Serres, elle est de Bernard Charbonneau, que Serres snobait quand il était un mandarin de l’Université. Belle façon de pomper et de recycler sans citer ses sources. Elégant.

Plus grave : le sophisme qui associe le nombre de mots à la richessse d’une langue

Déjà, Petit Poucet et Petite Poucette ne parlent plus ma langue. La leur est plus riche, je le constate à l’Académie française où, depuis Richelieu, on publie à peu près tous les quarante ans le dictionnaire de la langue française. Au siècle précédent, la différence entre deux éditions s’établissait à 4 000 ou 5 000 mots. Entre la plus récente et la prochaine, elle sera d’environ 30 000 mots. A ce rythme, nos successeurs seront très vite aussi loin de nous que nous le sommes du vieux français !

Une langue est riche non pas quand elle dispose de milliards de mots mais quand elle dispose du mot juste pour exprimer l’idée juste. On constate par ailleurs que cette inflation du lexique potentiel coïncide avec un appauvrissement réel du lexique réel à la disposition des gens : mots valises, formules toutes faites, clichés répétés et usés ... invasion du franglais etc. etc. Cette perte de la maîtrise de la langue et son appauvrissement est ce qui marque le plus les observateurs.

Alors on a bientôt droit aux préjugés les plus éculés :

Aujourd’hui, 80% de ce qu’a appris ce professeur est obsolète. Et même pour les 20% qui restent, le professeur n’est plus indispensable, car on peut tout savoir sans sortir de chez soi ! Pour ma part, je trouve cela miraculeux. Quand j’ai un vers latin dans la tête, je tape quelques mots et tout arrive : le poème, l’Enéide, le livre IV… Imaginez le temps qu’il faudrait pour retrouver tout cela dans les livres !

Ca, c’est scandaleux. Le prof qui a appris le latin à Michel Serres, le latin qu’il savait encore avant de mourir n’était toujours pas obsolète. Qu’est-ce que c’est que cette vision du savoir et de la pédagogie ? Et c’est parce que Wikipédia existe qu’on peut tout apprendre sans sortir de chez soi ? Foutaises ! Ce que ne dit pas Michel Serres, c’est qu’il a appris le latin et qu’il peut lire l’Enéide dans un système qui n’existe plus, et qui n’a pas été remplacé. C’est grâce à des profs qu’il est devenu Michel Serres, et qu’il peut se souvenir du vers de Virgile. Quand les profs auront disparu, ce qui semble le réjouir, Virgile sera peut-être sur internet, mais plus personne ne s’en souciera et d’ailleurs ne sera capable de le lire et de le comprendre.

Car j’ai compris avec le temps, en quarante ans d’enseignement, qu’on ne transmet pas quelque chose, mais soi.

Profession de foi pédagogiste ! Il fut un temps ou on jugeait un maître à la qualité de son savoir.

C’est le seul conseil que je suis en mesure de donner à mes successeurs et même aux parents : soyez vous-mêmes !

C’est ça ! Et avec ces bons principes, on mélange tout : les parents sont des profs, les profs sont des parents, et on arrive au merdier actuel.

Bon je vais m’arrêter là, parce que tout le reste est à l’avenant. Sur la politique, sur les appartenances culturelles ... Serres est bien le philosophe du monde présent, qui justifie le présent du monde. Le philosophe de la grande affirmation, celle qui dit oui au capitalisme des sociétés modernes post-industrielles. Un nouveau chien de garde (1) en quelque sorte. Mais cool, si cool ...

Trop cool justement.

Bah, à flatter les gens dans le sens du poil, on assure au moins la vente des ses livres dans les rayons de Cultura. Onfray nous a fait le coup avec la religion. Serres place son pion avec les nouvelles technologies.

Il y a tellement d’auteurs qui ont des choses beaucoup plus intéressantes et pertinentes à dire ! Par exemple, Bernard Charbonneau, que j’ai cité. Lire Le système et le chaos. On trouvera plus de philosophie chez ce géographe précurseur que chez cet agrégé de philo pour Libération, dont on vient d’apprendre qu’Anne Lauvergeon, ancienne patronne d’Areva, vient de rejoindre le comité de surveillance ...

(1) en référence à Paul Nizan et Serge Halimi.


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