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Un bon texte de Christine Angot : une lecture - bombix - 25 mai 2011 à 08:25

D’abord, première chose à remarquer, et à souligner, c’est un texte littéraire. Qui exprime un point de vue subjectif sur un événement. Ce qui compte, ce qui est livré au lecteur, ce sont moins des faits et la personne impliquée dans ces faits, que le ressenti d’une femme devant le spectacle de la chute d’un homme célèbre, un homme de pouvoir au demeurant. Elle ne fait donc pas un travail de journaliste (recherche et relais d’informations) ou d’analyste politique (mise en perspective, évaluation des conséquences dans les rapports de force, rappel de précédents historiques) ; elle fait un travail d’expression de ses sentiments, de son ressenti. Une espèce de cartographie des subtiles variations de ses réactions, de ses fantasmes parfois, de ses appréhensions et tout cela croise des souvenirs, des jugements de valeurs, d’autres impressions subjectives. Tout cela pour établir quand même une certaine vérité sur l’affaire DSK. Vérité qui est la sienne. Mais que rien ne nous interdit de faire nôtre, après tout. Si nous nous y retrouvons nous aussi. Quelque peu.

Il y a une chronologie, comme dans tout journal intime : « Les premiers jours j’avais envie de défendre l’homme qui tombe ... » Avec un changement de perspective : d’abord elle a de la pitié. Envie de le défendre. Sans se faire d’illusion sur la valeur de cette pitié : « C’est le bon plan, courageux et planqué à la fois » Ce qui motive ses premiers sentiments, c’est le spectacle d’un visage : « Séduite par son visage malheureux dans le prétoire. » et très intéressant, une comparaison avec le cinéma : « A l’heure où on filmait la Conquête, il nous montrait un visage injouable au cinéma » Il y aurait donc deux registres du spectacle : un registre mensonger, et un registre où l’on peut percevoir quelque chose de la vérité des êtres. Se rappeler que chez Lévinas, la relation éthique se noue dans le visage. « Ca me touchait » et un peu avant « J’étais prise. Séduite ... » Donc dans le spectacle se joue aussi quelque chose de l’ordre de la séduction, et de la sexualité. Double sens du « j’étais prise », ou plutôt résonance sexuelle du mot « prendre », « se faire prendre ». Donc, d’abord, la séduction. Et comme dans toute séduction, quelque chose d’irrésistible : très belle métaphore fournie par le cinéma, Les Oiseaux : « Comme dans les Oiseaux, de Hitchcock, on ne peut pas colmater toutes les fenêtres et toutes les cheminées, il y a des brèches, des fentes, par où on est poursuivi, attaqué. Quelque chose échappe, et revient nous donner des coups de bec au coin des yeux. Ça fait mal. On ne sait plus où on en est. » Car si la séduction est irrésistible, elle est aussi ce qui fait mal. Ici, on met à jour quelque chose qui à mon avis noue tout le texte : l’ambivalence.

Il y a une vérité dans ce visage, mais quelle vérité ? On aimerait croire encore à quelque chose : « il y avait peut-être là-dedans quelque chose de sincère que la société ne voyait pas. » La chute, une épreuve de sincérité ? « Personne n’imagine qu’il a eu envie d’elle parce qu’il se savait comme elle, pour qu’elle le sauve de tout ce mensonge autour de lui. » Bien sûr, on est là dans la rêverie, le pur fantasme. Angot projette. Elle ne la voit pas encore la vérité de DSK, elle la rêve. Elle le rêve en héros romantique, capable de tout sacrifier pour un instant de vérité. Lorenzaccio. Et images de cinéma encore une fois. Mensonge romantique. Mais il faudra se secouer pour dissiper le mirage. Et là, il y a de l’enjeu. Il faut reprendre le début du texte : « Il vient de prouver à ceux qui en doutaient qu’il était de gauche. Du côté de ceux dont la descente peut être rapide et qui ne se relèveront pas. » Donc « la gauche », ce n’est pas seulement une conception de l’ordre social. Il y a dans la gauche, un enjeu éthique. Je suis à poil. Je ne suis que ce que je suis. Pas de faux semblant, pas de frime. Nudité, pauvreté. Corps exposés. Et fragiles. L’homme ment toujours. « Nous ne sommes que mensonge, duplicité, contrariété, et nous cachons et nous déguisons à nous-mêmes. » (Pascal) « Il se la joue », comme on dit. Mais à certains moments cruciaux, l’homme se livre à la vérité. Il y joue sa vie, son honneur. Cela, la droite n’en est pas capable. « Là il n’a pas eu la sexualité d’un chef. » La droite reste politique. Elle ne bascule jamais du côté de l’éthique. Ou réciproquement, le politique reste de droite : Mitterrand. La judéité de DSK aurait elle quelque chose à faire là-dedans ? Etre juif, c’est être dans un certain rapport avec la vérité ? Question.

Pourtant, pourtant … on n’a pas dépassé le fantasme. Car tout cela, c’est ce qu’elle aimerait voir dans ce visage. Mais il y a une autre vérité. Ou plutôt la vérité n’est pas là. Quelque chose « cloche » : « Je me disais : tu te trompes, tel détail n’est pas à son crédit. »

Et là il y a quelque chose de très fort dans ce texte, qui à mon avis atteste de la sincérité de son auteur. Le « ce qui cloche », elle ne va pas le trouver dans DSK qui a à peu près tout dit dans le spectacle de son visage, mais en elle-même. Il y a de la saloperie là-dedans. Il y a du dégueulasse. Oui. Mais ce serait encore trop facile de l’identifier à l’un des deux protagonistes du drame. Ce serait trop facile de métamorphoser DSK le héros en salaud, d’un coup. Les choses ne sont pas si simples. Les sentiments et les désirs sont ambivalents. Ambivalence, autour de laquelle s’articule tout le texte, je l’ai déjà signalé. Là il est dit quelque chose de très inquiétant. Le désir n’est pas le désir du héros. Le désir est le désir du salaud. « ça a du bon d’être désirée par un salopard », voilà la vérité. Et voilà aussi pourquoi la séduction fait du bien et pourquoi la séduction fait du mal, tout en même temps.

Il y a une complicité entre la victime et son bourreau. Une zone grise. L’humain est dans le gris. L’homme est la femme sont dans le gris. Triste vérité. Nous sommes toujours en train de nous plaindre de nos chefs politiques, de nos amours misérables, de nos vies médiocres. Mais en vérité, nous en sommes bel et bien responsables, et même, nous y trouvons notre compte. « Cette société aime les séducteurs, les violeurs, les charismatiques. Les élections sont des affaires sexuelles. » Et le sexe, le désir – ce n’est pas que la jouissance. C’est aussi le dégoût. Le dégoût de soi. Le dégoût de l’autre. La tristesse. Post coïtum omne animal triste.

Il y a en Occident, toute une tradition qui fait du désir un moteur vers un au-delà de soi. Le désir chez Platon est médiateur. Ni pauvre, ni riche. Retour vers le paradis perdu. Nostalgie. Mais, aujourd’hui, fin de l’idéal. Le désir reste rivé au corps. La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. Alors il ne reste plus qu’à baiser à bride abattue. Le héros est mort, il n’y a plus de héros. Le charisme du chef se fonde sur un mensonge. Voilà pourquoi, « Viol ou une relation consentie, ça ne change rien à l’hypocrisie » Il faut être vraiment tordu pour comprendre dans cette phrase qu’on confond le viol et la relation consentie. On parle de l’hypocrisie du séducteur, qu’il parvienne à ses fins par le consentement ou par la violence. Hypocrisie parce qu’il promet sans tenir. Hypocrisie parce qu’il satisfait ses pulsions. Son seul horizon : la satisfaction de la pulsion. Parallèle très juste avec Sarkozy : « Aucun n’a le sens du sacrifice. Sarkozy non plus. Aucun n’a le sens du renoncement, de la résignation, du non à ses désirs. Ils y vont tous à fond. »

Le chef ne serait chef que parce qu’il est capable de dire non à ses désirs. Il fonde la Loi et l’interdit. Nos chefs actuels sont au dessus et au dessous de la loi. « Ça le faisait kiffer d’être puissant et faible à la fois, au-dessus des lois et en dessous ». Des tricheurs en vérité. « C’est ça qui doit nous plaire. » Parce que nous sommes des tricheurs, nous aussi, en vérité. Il ne veut renoncer à rien. Comme nous ne voulons renoncer à rien.

Or, « on n’a plus envie d’un égoïste. » Question : est-ce que nous sommes capables d’autre chose que de l’égoïsme, dans ce monde-là, dans cette société-là ? Je lis Mélenchon : « Non, vraiment ce n’est pas un évènement banal que celui qui est advenu autour de Strauss-Kahn. Il est bien probable que l’onde de choc perturbe longuement et durablement les esprits. Des millions de personnes se sont identifiées à la candidature de Strauss-Kahn. Elles avaient commencé le lent et profond processus d’appropriation du candidat qui est le versant affectif de l’engagement à gauche. Processus d’autant plus prégnant que la personnalisation de la politique est dorénavant très avancée. Toutes ces personnes n’ont pas été simplement spectateurs d’un drame. Ils l’ont intériorisé. C’est une affaire intime pour eux. » Donc la démarche de Christine Angot, cette cartographie de l’intime, cette écriture subjective sont justifiées. Elle est très très loin d’être une conne. Puis Mélenchon poursuit : « L’enjeu pour la droite est de transformer ce deuil en ressentiment contre ceux qui l’ont provoqué. Le notre est de parvenir à ramener le débat sur les contenus. »

Seulement, avant de se pencher sur le contenu des débats, il faudrait examiner les débatteurs. Christine Angot finit par poser la bonne question : sommes-nous capables d’autre chose que de l’égoïsme ? Question qui porte fort loin.


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