Bombix, dans je ne sais plus quel passage de votre article, vous dites que les hauts représentants doivent s’empêcher d’écouter les pulsions, ou un truc dans le genre, comme si elles étaient de fait naturelles à tous les hommes. C’est terrifant pour une femme de lire ça : tous les hommes auraient donc des pulsions qui veulent contraindre les femmes par la force ? La menace qu’il ne se contrôle plus, qu’il n’est plus le code pénal en tête, nous attendrait donc à chaque fois qu’on croise un homme ? quelle horreur ! quelle jungle ! ;-).
Ma foi, on pense ce qu’on veut. L’expérience incline cependant à se conformer à la plus élémentaire prudence. S’il faut invoquer les autorités, je me permettrai de citer Freud, qui n’était pas le plus mauvais connaisseur de l’âme humaine, dans un des passages les plus pessimistes de son oeuvre. Et encore, n’avait-il pas connu la Shoah au moment de l’écriture de cette page. Pour illustration, on pourra lire Le voyage au bout de la nuit, par exemple.
« L’homme n’est point cet être débonnaire, au coeur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possibles, mais aussi un objet de tentation. L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ? En règle générale, cette agressivité cruelle ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales qui s’opposaient à ses manifestations et jusque-là les inhibaient, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce. Quiconque évoquera dans sa mémoire les horreurs des grandes migrations des peuples, ou de l’invasion des Huns ; celles commises par les fameux Mongols de Gengis Khan ou de Tamerlan, ou celles que déclencha la prise de Jérusalem par les pieux croisés, sans oublier enfin celles de la dernière guerre mondiale, devra s’incliner devant notre conception et en reconnaître le bien-fondé.
Cette tendance à l’agression, que nous pouvons déceler en nous-mêmes et dont nous supposons à bon droit l’existence chez autrui, constitue le facteur principal de perturbation dans nos rapports avec notre prochain ; c’est elle qui impose à la civilisation tant d’efforts. Par suite de cette hostilité primaire qui dresse les hommes les uns contre les autres, la société civilisée est constamment menacée de ruine. L’intérêt du travail solidaire ne suffirait pas à la maintenir : les passions instinctives sont plus fortes que les intérêts rationnels. La civilisation doit tout mettre en oeuvre pour limiter l’agressivité humaine et pour en réduire les manifestations à l’aide de réactions psychiques d’ordre éthique. De là, cette mobilisation de méthodes incitant les hommes à des identifications et à des relations d’amour inhibées quant au but ; de là cette restriction de la vie sexuelle ; de là aussi cet idéal imposé d’aimer son prochain comme soi-même, idéal dont la justification véritable est précisément que rien n’est plus contraire à la nature humaine primitive. Tous les efforts fournis en son nom par la civilisation n’ont guère abouti jusqu’à présent. » Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, 1929, PUF, pp. 64-67
A noter que Freud ne parle pas du code pénal, mais de "l’oeuvre de la civilisation", qui oppose des forces morales à l’instinct agressif spontané(*). Nuance importante. D’autre part, spécialiste des pathologies mentales, il parle d’un homme ordinaire, pas de cas pathologiques. Dans les descriptions de Céline, qui était médecin, idem, il n’est jamais question de maladies mentales, mais bien de l’homme laissé à lui-même et à ses instincts "dans certaines circonstances favorables". « Tous les efforts fournis en son nom par la civilisation n’ont guère abouti jusqu’à présent ». Est-ce excessif ? Dans les guerres modernes, en ex-Yougoslavie, en Côte d’Ivoire, en Lybie aujourd’hui ... le viol est pratiqué systématiquement sur les populations civiles sans défense. Pas par des malades mentaux. Par des gens mis en condition, placés "dans des circonstances favorables".
(*) J’ai tendance à penser que "l’oeuvre de civilisation" à un rapport avec l’ordre politique, plus exactement avec le désordre politique et civilisationnel engendré par le triomphe de ce que JC Michéa appelle "la civilisation libérale". Raison pour laquelle il me semble qu’on peut tenter quelques hypothèses sur l’enseignement politique d’un tel fait divers. Ceci pour répondre à la première partie de votre message.