Or, DSK comme tout homme, dans sa vie privée, ne représente que lui même.
Je suis assez frappé par le soin qu’on met à distinguer homme privé/homme public. Je comprends très bien que du point de vue du droit, c’est légitime. Mais du point de vue des faits, cela me le semble beaucoup moins. Dans les faits, les politiques, surtout les gens qui jouent dans la cour de DSK, sont des hommes publics. Leur vie privée est exposée. Et quand elle ne l’est pas, ils l’exposent eux-mêmes. Exemple Sarkozy déclarant en conférence de presse qu’entre lui et Carla, "c’est du sérieux" ... De part la place qu’ils occupent dans l’espace médiatique, de part les fonctions sociales qui sont les leurs, ils deviennent des symboles, ils sont en représentation. Et je peux assez mal m’imaginer que le public ne fasse pas la confusion entre celui qui représente et ce qu’il représente. Cela me semble un point de vue abstrait.
D’autre part, la rivalité et les conflits entre le monde musulman (un certain monde musulman) et les pays occidentaux est historique. Il y a l’histoire du moyen-orient, le passé colonial etc. L’islamisme prolifère sur le sentiment de frustration et d’humiliation. Il peut être diffus, inconscient. Le rôle des images est de le raviver, de l’alimenter. Nous vivons de symboles, et notre haine s’en nourrit aussi. D’où, encore, la responsabilité particulière de ceux qui sont en position de produire des symboles ou de les manipuler.
Dernière chose sur la "maladie" du violeur. 1) Ca ne me semble pas très convaincant. Il y a une zone d’ombre dans la sexualité humaine. cf. tout l’oeuvre de Freud et presque toute ... la littérature ! Rêver une sexualité lisse et propre — expurgée de toute forme de violence — ne me semble ni possible, ni souhaitable. 2) Dans le cas du viol, on franchit une limite définie par la loi, et non par des normes médicales : il y a violence faite à autrui contre son consentement. Je crois qu’il faut s’en tenir à la prudence du législateur, qui fonde son appréciation sur la parole du (de la) plaignant(e), qui suppose la liberté de celui qui passe à l’acte, et non un quelconque déterminisme pulsionnel à traiter par les moyens médicaux adéquats — sauf dans certains cas précis, et encore ...
On mesure quand même à partir de là la fragilité possible de l’établissement de la preuve ...
A traiter toute déviance sexuelle ou sociale au moyen de la médecine, on débouche vite sur le spectre d’une société totalitaire. Je crois que ça dénote une certaine contradiction dans nos sociétés ; nous voulons un maximum de liberté, mais nous ne voulons pas payer le prix de la liberté qui est la reconnaissance de l’existence du mal. Le mal doit alors être pris en charge par la science. Pourtant, il y a un soleil noir de la liberté, qui est notre pouvoir de faire du mal, et d’en jouir(*). Sans être forcément malade, c’est à dire sans sortir d’une norme qui de toute façon n’est jamais naturelle mais toujours historique et sociale (**).
Si on ne réduira jamais la zone d’ombre de la sexualité, en revanche on peut apprivoiser la pulsion, la civiliser. Tout le freudo-marxisme des années 60, sur un contresens complet du texte freudien, a cru que puisque toute culture impliquait névrose — puisque refouler la pulsion produit la névrose — la libération passait par la négation de la culture, des interdits fondamentaux. Le courant libéral-libertaire est héritier de cette idéologie. On mesure aujourd’hui les catastrophes sociales que cela produit. A la limite, il faut traiter cette affaire DSK comme un simple symptôme — mais aux conséquences redoutables — d’un malaise social occidental beaucoup plus profond. Un symptôme parmi d’autres.
(*) Sur ce registre, plutôt écouter les poètes que les psychologues avec leurs effrayantes "cellules d’écoute psychologique" et leur armée des thérapeutes ...
La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.
Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.
C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent.
Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,
N’ont pas encore brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.
Charles Baudelaire, souligné par moi.
(**) Pour calmer les ardeurs des « soignants », on rappellera simplement l’évolution de la législation à l’égard des homosexuels. Et le sort d’Alan Turing, l’un des plus brillants informaticien de l’histoire, qui préféra se suicider plutôt que d’être emprisonné ou de subir une castration chimique, simplement parce qu’on avait fait la preuve d’une homosexualité consommée. Pas d’histoire de viol ou de violence là-dedans. Ce n’était pas au moyen-âge, mais dans les années 50. Pour la petite histoire, Alan s’empoisonna avec une pomme, référence à la pomme de Blanche Neige et à l’espoir qu’un prince charmant vienne le réveiller. Humour et pied de nez à l’Angleterre puritaine. Le logo et le nom de la firme Apple rappellent le destin tragique d’un des plus brillants esprits du siècle passé.