Merci pour ces liens, en particulier l’article d’Annette Wiewiorka. Je ne pense pas que cela infirme ce que j’ai dit. Le film de PMO traite de l’emprise technique sur le monde — par le biais singulièrement des nouvelles technologies et des puces RFID. En citant le livre de Black, ils gâchent eux aussi leur sujet.
Car c’est un problème qu’une multinationale comme IBM — ou une partie de ses cadres — ait eu des sympathies pour le régime nazi (elle ne fut pas la seule, son cas est même tristement banal), ce que semblent établir les documents retrouvés par les syndicalistes ; c’en est un autre que d’affirmer que les technologies qu’ils développaient ont une responsabilité directe dans la mise en place de la Shoah. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : le rôle de la technique dans l’édification d’un monde totalitaire. Et singulièrement les techniques de traitement automatisé de l’information. S’autoriser des travaux de Black pour l’affirmer, c’est faire un sérieux amalgame. Or je pense que pour être crédible, il faut scrupuleusement respecter la vérité historique. L’amalgame est nuisible car il peut amener à faire douter de toute la thèse elle-même. C’est un fruit pourri dans le panier qui risque de compromettre toute la récolte. Et il est inutile, car l’ensemble du dossier est déjà suffisamment chargé.
Je me permets de donner une indication supplémentaire. Dans la somme écrite par Raul Hilberg, La destruction des juifs d’Europe, qu’il a mis des dizaines d’années à écrire, il n’y a pas, à ma connaissance une seule occurrence concernant IBM. Pourtant l’enquête est exhaustive — et elle s’attache à montrer les détails du "comment" de l’affaire ; et elle ne ménage pas les firmes qui ont collaboré directement avec les nazis (voir le cas par exemple d’IG Farben). Ce qu’on découvre aussi en lisant Hilberg, c’est qu’hélas, il n’y avait même pas besoin de ça pour établir des listes et organiser les déportations. Exemple de Vienne : « La population juive comptait 51.000 personnes quand les déportations massives commencèrent en 1941. A la mi-octobre 1942, Vienne était pratiquement judenrein : il restait moins de 8000 juifs dans la ville. L’historien note : "La Kultusgemeinde ne cherchait aucun secours. Elle collaborait au contraire avec la Gestapo, et le rabbin Murmelstein ne ménageait pas ses efforts. La Kultusgemeinde conservait un fichier des Juifs viennois, et la Gestapo dressait des listes de déportations." L’historien rapporte en outre qu’il fut demandé aux Juifs de l’aide pour procéder aux arrestations. "Elle s’exécuta, espérant pouvoir garantir une procédure plus humaine."
Plus tard, Josef Löwenherz, directeur de la communauté israëlite, s’inquiétant de "rumeurs" concernant le sort des Juifs déportés, s’enquit auprès des responsables nazis du bien fondé des dites rumeurs. On le rassura. "Löwenherz fut visiblement soulagé."
Murmelstein fut déporté à Theresienstadt en 1943. » Source : La destruction des juifs d’Europe, VIII, Les déportations, Fayard, p. 392-394.
On peut être très « efficace » aussi avec une simple liste en papier ... Mais il est vrai que la puissance technique multiplie le pouvoir de nuisance de la saloperie humaine.