Déniché, sur le site palim-psao, une critique intelligente et pertinente de l’Empire du moindre mal de J.C. Michéa, par Anselm Jappe. Hélas, le texte est difficile, commes tous les textes de cet auteur. Je tenterai un résumé :
Jappe rend hommage à Michéa pour avoir focalisé sa critique « sur le statut réel des sujets créés par le capitalisme ». Le capitalisme n’est pas conservateur par essence. Les combats de la gauche soixante-huitarde se sont révélés solubles dans les nouvelles formes du capitalisme. Cette critique, précise Jappe, n’est pas réactionnaire, mais « est conduite au nom du projet moderne d’émancipation ». La force de Michéa écrit Jappe est « d’insister sur la nécessité d’une réforme morale pour sortir du bourbier de la société marchande ».
Les objections de Jappe portent sur « le refus de Michéa de reconnaître la centralité de la critique de l’économie politique », sur le peu de pertinence d’en appeler au « peuple », et à la « common decency ».
En portant l’accent sur la critique de l’économie politique et le fétichisme de la marchandise, la critique radicale de la valeur met en effet à jour les racines métaphysiques du capitalisme, et souligne ce fait capital que les catégories de base de la société capitaliste - la marchandise, la valeur, le travail, l’argent, le capital, la concurrence, le marché, la croissance - sont des catégories appartenant à la seule modernité capitaliste. En outre, elle prend en compte les processus réels, et non les souhaits des sujets : « Le système en tant que tel ne marche pas essentiellement parce qu’il est approuvé par ses sujets, mais parce qu’il ne permet aucun autre genre de vie ».
L’appel au socialisme originel de Michéa est par conséquent illusoire. Comme le recours à la common decency.
Hegel était sévère avec « les belles âmes » qui maudissent le monde réel et aspirent à l’idéal. On pourrait faire le même reproche à Michéa. En réalité, il n’y a pas d’un côté un « peuple pur et bon » face à d’affreux capitalistes. Il faut sortir de ce dualisme. La croyance du 1er mouvement ouvrier en un travail décent possible impliquait qu’il intériorisait déjà les catégories de l’économie ; de même le système capitaliste ne pourrait pas exister et se prolonger sans la persistance, en son sein, de formes d’échanges non marchandes. Il faut donc mettre en lumière une complémentarité, un rapport dialectique entre les attitudes et les formes d’échange, en lieu et place d’une opposition factice. Pour Jappe, si la pars destruens des analyses de Michéa est largement convaincante, la pars construens l’est beaucoup moins.
La solution, s’il y en a une, ne passe pas par un projet politique qui se satisfait de la forme actuelle de l’Etat, mais dans la création de contextes où « les désirs de pouvoir des Robert Macaire ne puisse se défouler que dans des activités innocentes ». Et Jappe de rappeler que « chez les gitans, le plus “riche” n’est pas celui qui possède le plus, mais celui qui donne le plus aux autres ».