Et je ne vois pas en quoi ce serait une richesse que de connaïtre ADB.
Parce que la culture est une richesse en général. Et que ceux qui ont en charge l’acquisition et la conservation du patrimoine culturel ont intérêt à ne pas être tout à fait ignorants. Ou alors ils se transforment en "techniciens de la documentation", et ils alimentent leur fond documentaire à l’aide de revues spécialisées où l’on a décidé pour eux, quelque part, ce qui est intéressant, ce qui ne l’est pas. Le prêt à penser d’usage.
Concernant ADB par exemple, je vous ai proposé une émission récente de France Culture. Dans cette émission, on se replonge dans l’atmosphère politique de la France de la fin des années 70, celle du giscardisme finissant, qui avait espéré un instant se refaire un lifting culturel avec les penseurs de la nouvelle droite. C’est une séquence historique intéressante. Il n’est jamais inutile de connaître son adversaire. Par exemple, quand Sarkozy déclare en 2007 : "Au fond, j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci [philosophe marxiste] : le pouvoir se gagne par les idées. C’est la première fois qu’un homme de droite assume cette bataille-là ..." ce n’est pas vrai. Gagner les urnes en investissant le terrain des idées et de la culture : c’était précisément le but de l’opération durant le fameux "été de la nouvelle droite", ainsi que l’établit avec rigueur cette émission. Or on sait que cela s’est terminé par un fiasco électoral pour Giscard en 1981. Sarkozy aura-t-il appliqué avec succès une recette que Giscard avait manqué ? Quid de ces anciens giscardiens, hier sarkozystes à tout crin, aujourd’hui à nouveau centristes ? Virevoltage politique ou logique profonde encore que cachée ?
D’autre part, ADB n’est pas un simple adversaire politique. C’est un intellectuel. Quelqu’un qui produit des textes informés et raisonnés. Là, on est dans le domaine de l’élaboration intellectuelle et du débat d’idées (*), pas de l’action politique. Et on peut apprendre, même d’un intellectuel de droite, non libéral, ou critique du libéralisme.
Je vous propose par exemple en lien cette critique du libéralisme, d’une très bonne tenue intellectuelle, et à laquelle, personnellement, je n’ai rien à redire. Ce texte est informé, fort bien écrit, et d’une grande clarté pédagogique. Peu m’importe que celui qui l’a écrit soit classé à l’extrême droite par la bien pensance. Je m’en fous. Qu’importe ce qu’il veut lui, si en fin de compte, ce qu’il dit m’aide, moi, à y comprendre quelque chose.
Au fond qu’est-ce qu’il y a derrière cette passion triste d’interdire. J’ai trouvé une réponse ; justement chez JC Michéa. Elle me paraît tout à fait pertinente :
Dans la culture de gauche, (ou encore progressiste, ou encore moderniste) toute porte fermée constitue, par définition, une provocation intolérable et un crime contre l’esprit humain. C’est donc, de ce point de vue, un impératif catégorique que d’ouvrir, et de laisser ouvertes, toutes les portes existantes (même si elles donnent sur la voie et que le train est en marche). Tel est, en dernière instance, le fondement métaphysique de cette peur panique d’interdire quoi que ce soit, qui définit un si grand nombre d’éducateurs et de parents, qui, pour leur confort intellectuel, tiennent à tout prix à « rester de gauche ». Il convient naturellement d’ajouter que, selon le circuit classique des compensations de l’inconscient, cette peur d’interdire se transforme assez vite en besoin forcené d’interdire (par la pétition, la pression de la rue, le recours au tribunal etc.) tout ce qui n’est pas politiquement correct. On reconnaît ici la triste et contradictoire psychologie de ces nouvelles classes moyennes dont la Gauche moderne (une fois liquidé son enracinement populaire) est devenue le refuge politique de prédilection.
JC Michéa, L’enseignement de l’ignorance.
(*) Je sais bien que certains ici assimilent toute élaboration intellectuelle et tout débat d’idées à un concours d’urinoir. Au mot de culture, quand certains sortent leur révolver, d’autres dégrafent bien vite leur braguette et exhibent leur quéquette. C’est récurrent. Question de moyens, sans doute. Sans doute aussi, confondre pisser et penser leur procure-t-il l’immense avantage de faire prendre leurs propres mictions pour des idées. Les gens simples se contentent de peu, pensent-ils. Ajoutons que cet artiste, rebelle comme il se doit, qui brocarde avec une telle élégance Wittgenstein et Heidegger commet des traités de tarologie. Pour les gens simples, sans doute. Quand on doit sa prospérité aux progrès de l’imbecillité et de la crédulité, pourquoi faire l’apologie de l’intelligence et de la pensée critique ? Avec tous les beaufs de la terre, chions sur la culture ; mais aussi, dans le même temps, montons des projets culturels et partons à la pêche aux subventions. Il faut bien vivre.