Le cinéma apollo a le plaisir de vous annoncer que Christian Rouaud
sera à Châteauroux pour présenter son documentaire :
« Les "LIP", l’imagination au pouvoir »
Vendredi 6 avril, à 20h30
Le film donne à voir et à entendre les hommes et les femmes qui ont mené la grève ouvrière la plus emblématique de l’après 68, celles des usines horlogères LIP à Besançon. Un mouvement de lutte incroyable qui a duré plusieurs années, mobilisé des foules entières en France et en Europe, multiplié les actions illégales sans céder à la tentation de la violence, porté la démocratie directe et l’imagination à incandescence. Une histoire collective pour essayer de comprendre comment le combat des LIP porta l’espoir et les rêves d’une génération.
Au travers d’un film (d’entreprise) humble, subtile, construit sur la base de témoignages actuels et d’époque (image d’archives) , Christain Rouaud s’attache à nous montrer une histoire commune, au travers de récits intimes et multiples. Plus qu’à un bloc monolithique - et à un point de vue univoque - c’est à une multiplicité des vécus au sein d’une action collective enthousiasmante que nous invite le film.
Pendant l’été 1973, va se tourner une page de l’histoire du mouvement ouvrier français. L’occupation de l’horlogerie Lip, à Palente (Doubs), la confiscation du stock de montres et sa mise en vente par les ouvriers fonderont une légende qu’évoque aujourd’hui le beau documentaire de Christian Rouaud, Les Lip, l’imagination au pouvoir. Sa réussite tient avant tout à la présence de ceux qui, aujourd’hui retraités, ont participé à l’action.
Lip, le samedi soir et le grand soir
article paru dans Le Monde le 21 mars 2007
Par quel mystère un documentaire de forme archi-classique, mixte de têtes qui parlent et d’archives filmées, devient-il un film d’action palpitant, une épopée digne de John Ford, un plaisir de cinéma du samedi soir ? Ce film formidable répond en trois mots : une histoire, des personnages, un montage. L’histoire débute le 17 avril 1973 à l’usine horlogère Lip de Palente, dans la banlieue de Besançon, une entreprise jadis florissante qui dépose aujourd’hui son bilan. Evincé du conseil d’administration depuis déjà deux ans, Fred Lip, l’héritier d’une marque apparue en 1896, n’avait pas su restructurer à temps une entreprise déficitaire depuis les années 1960, et dont le nouvel actionnaire principal, la société suisse Ebauches SA, mène un plan de redressement catastrophique pour les salariés. Mais en ces jours sombres de 1973, les ouvriers refusent de sombrer.
Ce mouvement, qui dépasse de très loin les logiques et les clivages syndicaux pour administrer une leçon de dignité et de solidarité, va accoucher d’une des dernières pages de légende de l’histoire du mouvement ouvrier français.
Le 20 avril, un comité d’action est créé. Le 10 juin, l’usine est occupée par les ouvriers pour « la sauvegarde de l’outil de travail ». Le 12 juin, les administrateurs provisoires sont séquestrés, et le stock de montres disséminé dans des caches, puis revendu par la suite dans une spectaculaire opération « portes ouvertes ». Le 15 juin, 12 000 manifestants sillonnent les rues de Besançon, avec l’appui de l’évêque de la ville qui fait sonner le glas. Le 18 juin, une assemblée générale vote la reprise du travail sur le mode de l’autogestion. Le 3 août, les ouvriers refusent le plan de sauvetage, impliquant de nombreux licenciements, proposé par le ministre du développement industriel Jean Charbonnel. Le 15 août, les CRS prennent l’usine d’assaut. Le 29 septembre, 100 000 personnes défilent cette fois à Besançon. Le 29 janvier 1974, un plan de relance est approuvé par les grévistes, contre la promesse d’une réembauche progressive de tous les ouvriers. Le 8 février 1976 enfin, le nouvel administrateur de l’usine, Claude Neuschwander, est acculé à la démission après que l’Etat a décidé d’asphyxier financièrement l’usine. Avec cette démission, la mort longtemps différée de Lip devient effective.
TOUS UNIS
Cette épopée resterait lettre morte, du moins sur le plan du cinéma, sans la présence des modestes retraités devenant ici les fabuleux personnages qui la font revivre. On ne saurait tous les citer. Il y a l’austère et irréprochable délégué CFDT Charles Piaget, son alter ego au tempérament fougueux Roland Vittot, Raymond Burgy, grand ordonnateur des actions clandestines, Jean Raguenès, le dominicain au langage fleuri, Fatima Demougeot, la dignité faite femme, beaucoup d’autres encore.
Tous unis par l’indignation que met au coeur des hommes l’injustice, tous solidaires dans le sacrifice de soi qu’implique une lutte aussi âpre et aussi longue. Toute la force du film consiste à cet égard à montrer, face au discrédit et au découragement qui dominent aujourd’hui, que l’engagement politique et l’existence ordinaire ont partie liée, que se battre pour des idées, c’est se battre pour une idée meilleure de la vie. La parole vibrante de ces hommes et de ces femmes le rappellent à chaque moment, sans aucun dogmatisme, mais avec une intensité tour à tour poignante et merveilleuse. La chaleur des assemblées, l’organisation des réseaux clandestins, le sentiment quotidien d’improviser l’utopie, le prêtre qui confesse avec gourmandise son coup de poing contre la police, le patron de gauche qui évoque, la larme à l’oeil, la fermeture de l’usine, sont autant de moments qui font de ce film une extraordinaire aventure humaine.
On y trouvera pour cette raison peu d’analyses proprement socio-économiques du conflit, si ce n’est celle, fondamentale, de Claude Neuschwander, numéro deux de Publicis et proche du PSU à l’époque, qui rappelle que la fermeture de Lip marque le passage en France d’un capitalisme fondé sur l’entreprise à un capitalisme fondé sur la finance, soit l’entrée en fanfare de ce libéralisme qui prévaut aujourd’hui en broyant impitoyablement les hommes. C’est pour cette raison que les vertus cinématographiques de ce film sont aussi, par la grâce du montage, des vertus politiques. Le montage est bien ici cette opération qui permet de raconter une histoire à plusieurs voix, de constituer un mode de narration fondé sur la réunion d’individus différents, de lier tout ce qu’un système perverti s’évertue à dénouer : la force collective d’hommes et de femmes désireux de maîtriser leur destin. Ce film rend évident qu’un récit ne fabrique de la croyance qu’à la condition qu’une croyance le fonde. Dans le désert consumériste qui devient le nôtre, ce film résonnera donc haut et fort, parce qu’il réconcilie le cinéma du samedi et celui du grand soir sous les auspices nécessaires d’un rêve à reconduire.
Jacques Mandelbaum
Voir en ligne : Voir aussi sur le site du Monde l’entretien avec Michel Rocard, à l’époque Secrétaire National du P.S.U.