Déni de démocratie ?
À l’opposé des conclusions d’une analyse un peu hâtive qui affirme que la forte bi-polarisation du paysage politique local témoigne d’une perte de vitalité de la démocratie, les élections municipales à Bourges sont l’occasion de voir s’opposer deux projets et surtout deux façons de faire de la politique bien distinctes. S’y révèle moins un déficit démocratique par un épuisement du politique, qu’un sursaut (inattendu ?) et un retour (passager ?) vers d’anciennes règles du jeu qui permettent l’affrontement de forces politiques antagonistes, sans lesquelles il n’est guère de vie démocratique imaginable.
« La ressemblance ne fait pas tant un que la différence fait l’autre » [1]
On entend, ici et là, qu’il y aurait « déni de démocratie », parce que les forces politiques à Bourges, pour les élections municipales, se sont fédérées en deux pôles antagonistes, les petites formations ayant choisi de rejoindre les locomotives de leurs camps respectifs - UMP et PS, et ce, dès le premier tour.
Il est vrai que la situation est assez cocasse à certains égards. Le Modem qui n’a eu de cesse de faire valoir sa différence, pratique un retour au bercail au cours d’une manœuvre politicienne qui révèle sa nature profonde, son appartenance à la droite de toujours. En guise de différence demeure sa sensibilité. S’en contentera qui le voudra bien. L’extrême gauche enterre son programme révolutionnaire pour soutenir un parti réformiste dont certains parmi ses membres ont rejoint un gouvernement de droite plus agressif que jamais à l’égard des populations les plus exposées aux conséquences économiques et sociales de « la rupture tranquille ». Faut-il en déduire une collusion de la classe politique dans son ensemble, et conclure à la forfaiture de ses membres prêts à toutes les compromissions pour assurer leurs carrières ? La tentation poujadiste du « tous pourris » est grande. Elle témoigne pourtant d’une analyse à courte vue et ne débouche sur aucune solution politique viable. Reprenons les problèmes pour tenter de démêler les nœuds d’une situation décidément bien embrouillée.
D’abord, il faut considérer que nous avons affaire à une élection locale, dans laquelle le « poids » des personnalités est un facteur important, sinon déterminant. Serge Lepeltier, en jouant l’ouverture (par opportunisme ou non, c’est une autre question) ne fait pas que calquer sa stratégie sur celle, victorieuse, du champion de la droite et locataire de l’Elysée. Il poursuit une évolution politique qui l’a conduit du gaullisme au radicalisme. Il a pour lui les forces conservatrices classiques, mais aussi un certain nombre de personnes qui ont apprécié sa gestion « de père de famille » de la ville de Bourges. Les élections, on le sait, se joueront sur une frange de l’électorat peu politisée. Son succès, Lepeltier espère l’assurer grâce à la prime au sortant, d’une part, en s’appuyant sur les forces politiques de droite qu’il représente et qui l’ont toujours soutenu d’autre part, et enfin en s’appliquant à des efforts de communication qui mettent en valeur ses qualités d’écoute et de prise en compte des besoins de la population.
Il n’est pas anodin par exemple qu’il s’appuie sur l’opération « Allo, ici votre maire » pour justifier le projet de mise en place de vidéo-surveillance. Depuis quand un sondage, qui relève d’une initiative privée, qui est mis en place et exploité selon des critères rien moins que transparents, a-t-il valeur de consultation démocratique ? La démocratie est davantage menacée par ces manipulations de l’opinion et par l’envahissement croissant de la « com » dans le quotidien de l’action des élus - au nombre desquelles on peut ranger les velléités écologistes de Serge Lepeltier, que par les stratégies d’union des forces politiques en présence ; affirmons plutôt le contraire : les élections locales sur Bourges voient s’affronter deux personnalités qui s’opposent aussi dans leur vision de l’action politique. Nous sommes donc moins confrontés à un déficit démocratique par épuisement du politique, que face à un sursaut (inattendu ?) et un retour (passager ?) aux anciennes règles du jeu.
Car Irène Félix ne correspond pas à cette nouvelle figure du politique. La gauche unie sur Bourges, comme son nom l’indique d’ailleurs, ressemble plus à feu l’union de la gauche façon années 80 qu’à la gauche plurielle à la Jospin. Devant un adversaire qui épouse les tendances du moment, alors que l’activité politique passe insensiblement de l’art de gouverner, à la mise en œuvre de techniques de pilotage qui assurent une gouvernance par l’entremise d’experts autoproclamés - elle oppose la prégnance d’un ancien modèle de l’action politique fondée sur un projet, affirmant des valeurs, au premier rang desquelles figurent la solidarité et la justice sociale.
Les berruyers en choisissant l’un ou l’autre candidat, se détermineront autant pour des projets distincts que pour des visions de l’action politique radicalement différentes. Irène Félix risque de le payer car on associera son attitude à un archaïsme, qu’elle confirme par la présence à ses côtés des dinosaures communistes et trotskystes. Mais elle peut aussi en tirer avantage, car l’adhésion aux nouvelles sirènes de la gouvernance de l’ère du post-politique n’est pas encore acquise pour nombre de français [2]
Le paradoxe de sa situation, c’est que son propre parti risque de constituer l’obstacle majeur sur sa route. On a fait remarquer que la candidate socialiste à la mairie de Bourges était bien solitaire. Or on constate aujourd’hui qu’elle est capable de s’entourer, de Colette Cordat à Jean-François Baboin ! Sa personnalité n’est donc pas en cause, mais son appartenance à une formation politique, le P.S., qui ne structure plus aucune vision de la société réfléchie et cohérente, mais sert de couveuse à des ambitions personnelles particulières et contingentes.
Irène Félix pourrait souffrir de la décision des électeurs de gauche de sanctionner un Parti Socialiste incompréhensible et illisible, formation politique qui de surcroît trahit la démocratie par sa collaboration au projet sarkozyen de passer outre le suffrage populaire du 29 mai 2005 [3].
Mais en agissant ainsi, force est de constater qu’ils pénaliseraient une personnalité dont le parcours et les convictions sont aux antipodes de cette dérive.
Il n’y a pas de démocratie sans politique, c’est à dire sans orientations, sans projet qui emmène les hommes et la société. À l’oublier, la gauche française a perdu son âme. Les dégats collatéraux d’une telle errance pourraient affecter aussi les rares candidat(e)s rescapé(e)s qui témoignent encore de cette vision et en portent la mémoire.
[1] Michel de Montaigne, Les Essais, III, 13.
[2] On renverra ici au texte de Michel Onfray, L’Europe des crétins, qui présente sur le mode ironique le glissement d’un clivage (gauche contre droite) à un autre (les crétins contre les avisés) bien caractéristique de la période que nous vivons. Le débat sur le TCE fut l’occasion d’une prise de conscience de cette nouvelle donne. Le tsunami politique qu’il a occasionné n’a pas encore déroulé toutes ses conséquences.
[3] À proprement parler, nous sommes bien ici en présence d’un déni de démocratie. Puisque Jacques Chirac avait jugé nécessaire la tenue d’un référendum, et puisque le texte présenté est à - quelques variantes près - le même, le précédent du 29 mai 2005 oblige, par le respect du parallélisme des formes, essentiel en démocratie, que le nouveau traité soit soumis au vote des français.