Tangouille Blues
« Tous les cinq ans et même parfois avant... On a droit au grand carnaval... Au carnaval de la magouille... Au grand défilé des embrouilles... C’est tellement bidonnant... Que ça en devient consternant... » chantait il y a quelques années le regretté François Béranger. Depuis, les choses ont-elles beaucoup changé ? On peut craindre que non.
Ce qui est cependant remarquable dans la situation actuelle, c’est le décalage entre les intentions affichées, et les pratiques réelles. Le goût des français pour la vie politique n’est pas en cause. On en veut pour preuve l’intense activité d’échange d’informations et d’arguments pendant la dernière campagne électorale présidentielle. Paradoxalement, cette activité fébrile s’accompagne d’une défection vis à vis des formes classiques du militantisme. De nombreux facteurs expliquent cette situation : la « fin des idéologies », le repli sur les valeurs individualistes, la spécialisation croissante des acteurs politiques qui en fait des professionnels parmi d’autres...
Plutôt que de déplorer ce désengagement des citoyens vis à vis des affaires de la cité, rappelons avec force que la vie démocratique n’est pas figée dans une forme immuable. La fin (toute relative) du modèle du parti avec ses militants ne serait-elle pas au fond qu’une mutation vers d’autres formes de participation citoyenne ? C’est du moins ce que peut laisser croire l’émergence de l’idée de « démocratie participative », dont les contours ne sont pas encore précisément définis, mais qui utilise parmi ses procédures des innovations technologiques majeures comme le web citoyen. Souvenons nous au passage que celui-ci s’est imposé sur la scène politique sans y être invité à l’occasion du référendum pour le Traité constitutionnel Européen.
Une des originalités de la campagne de Ségolène Royal fut de s’appuyer sur ces mutations en cours dans sa communication politique. On ne peut pas juger de la valeur de cette initiative aux seuls résultats de l’élection présidentielle. Bien d’autres facteurs ont joué en défaveur de la candidate socialiste, dont l’hostilité au sein de son propre camp ! Pour nous, il serait donc dommage que ce qui fut finalement le plus innovant et le plus prometteur soit oublié.
Il convient au contraire de faire croître encore cette idée de démocratie participative. D’autant que, si l’on pouvait être dubitatif sur « les débats participatifs » de la candidate socialiste, à cause notamment de leur niveau de trop grande généralité, l’action politique au niveau local n’est-elle pas le terrain idéal pour expérimenter ces nouvelles formes de vie démocratique qui s’inventent sous nos yeux ?
Hélas, ce que nous voyons se mettre en place sur Bourges semble un contre-exemple caricatural.
Les méthodes de travail du Conseil Général du Cher avec son opération « Cher 2015 » dont la force se résumait dans son slogan « Ensemble construisons notre avenir » avaient de quoi laisser de sérieux espoirs pour que la liste municipale de gauche soit ouverte et à l’écoute des citoyens. « Cette démarche participative a pour ambition de favoriser un large débat et d’accélérer la prise de conscience des forces vives du Cher car Cher 2015 concerne l’ensemble des habitants du département », pouvait-on lire sur le site du Conseil Général. Irène Félix ayant participé à cette belle aventure, il était légitime de penser que ce travail rejaillirait sur l’esprit des municipales à Bourges.
Raté. La chef de meute du Parti Socialiste du Cher a imposé une tête de liste (sa tête), a déclaré qu’elle avait un programme tout fait sur lequel elle travaillait depuis deux ans, a contraint les autres forces (?) de gauche de lui prêter allégeance puisqu’elle elle incarne, à elle seule, toutes les valeurs de gauche. Placé devant le fait accompli d’une candidature auto proclamée de façon autoritaire, le PCF de Bourges a dû ravaler sa salive et rentrer dans le rang pour ne pas donner l’impression d’une gauche divisée, comme s’en est expliqué le député Jean-Claude Sandrier.
L’important, c’est que la gauche l’emporte, donc. Irène Félix n’a pas dit autre chose lors d’une interview sur l’Agitateur : « Mon ambition, c’est que la Mairie de Bourges soit à nouveau à gauche et administrée par les socialistes ». Le PCF s’est donc une fois de plus dégonflé pour abandonner la lutte des classes au profit de la lutte des places, en essayant de grappiller ce qui pouvait encore l’être : « à toi Bourges, à moi Vierzon ».
C’est justement ce genre de pratiques qui discrédite le monde politique. Car pour l’instant, cette union de la gauche ressemble surtout à une union par la force et une union d’intérêts : celui des candidats et celui des partis. Mais absolument pas celui de Bourges.
Certes, Irène Félix annonce que cette union où tout le monde se tient par les parties intimes n’est qu’une étape et que des réunions doivent avoir lieu avec la population. Il n’empêche que les méthodes employées par Irène Félix apparaissent aujourd’hui d’un autre âge et en total décalage avec les aspirations des citoyens berruyers.
Pendant ce temps, le maire sortant continue de flamber en annonçant un nouveau Palais des Sports, un tramway et peut-être bientôt la réplique grandeur nature de la Tour Eiffel. Plus amusant : il se raccroche au wagon d’un TGV à Bourges alors qu’il n’y croyait absolument pas il y a encore quelques semaines. Il faut dire qu’entre-temps, Michel Sapin a annoncé, à titre expérimental, une ligne TGV passant par Vierzon dès le mois de décembre et que le Ministre Hortefeux, a relancé l’étude d’une ligne TGV Clermont-Ferrand-Paris passant par Bourges. Bref, alors que la gauche patine un peu dans la semoule, la droite de Serge Lepeltier multiplie avec un opportunisme insolent les propositions tapageuses... et s’approprie le principe de démocratie participative cher à Ségolène Royal. Que reste-t-il à la gauche ? Ben... l’idée de « la rupture » de Nicolas Sarkozy, (dixit Yann Galut), et le seul argument de la « saine alternance ».
Ce bilan plutôt morose nous incite à continuer l’aventure commencée il y a dix ans. Le bilan des uns, les projets et méthodes des uns et des autres ne manqueront pas d’être passé à la moulinette impitoyable mais toujours sincère de l’Agitateur. Et cette moulinette, on espère bien que vous lecteurs devenus acteurs, vous continuerez à y participer activement et tout aussi sincèrement. À l’Agitateur, nous n’avons pas peur de déplaire à tout le monde ; nous n’avons rien à perdre mais au contraire tout à gagner à garder un oeil critique, libre et indépendant sur le petit monde berruyer.
Le projet participatif de l’Agitateur n’est pas le fruit d’une mode, n’est pas sorti d’un quelconque bureau marketing cherchant à promouvoir un web des zéros. Il est simplement issu de l’esprit de citoyens gourmets qui, en 1997, en avaient marre de voir le couvercle de la marmite berruyère fermé et protégé par quelques notables et ont décidé de faire sauter le couvercle et de remuer le contenu afin d’y rajouter leur grain de sel, et ce, en invitant les copains à faire pareil.
Alors que certains vous vendent un ronron aseptisé, convenu, consensuel et sans saveurs, on vous propose ici au contraire de casser le moule des idées froides, des idées prêtes à consommer. Finalement, plutôt que de goûter à une tambouille que d’autres vous auraient servie, on vous propose d’en devenir les cuisiniers afin qu’elle devienne plus pimentée, plus colorée, plus raffinée ; une tambouille qui soit meilleure, plus à votre goût ; une tambouille qui vous fasse grandir, qui nous fasse tous grandir collectivement.
Alors, on pourra toujours nous rétorquer que notre sel n’est fait que de mots et que la critique est facile. N’empêche que si c’était si facile, d’autres l’auraient fait avant nous. Vous nous rétorquerez aussi que l’espace virtuel que l’on occupe aujourd’hui est bien petit et qu’il faudrait le matérialiser un peu plus. Et vous aurez raison. D’où notre intention de nous rendre plus visibles dans la vie berruyère, intention qui devrait se matérialiser entre autres par un retour aux sources avec la sortie d’une version papier de l’Agitateur.
Comme vous le voyez, malgré ses 10 ans : agitateur toujours. Mais ces projets ne pourront aboutir que si vous êtes plus nombreux à nous rejoindre, à nous soutenir. Car si la liberté de la presse ne s’use que si l’on ne s’en sert pas, la tambouille, aussi bonne soit-elle, ne se mange que si l’on a faim.