Les raisons pour lesquelles il vaut mieux jeter l’éponge
Malgré les textes de loi, la profusion de journaux et de magazines et le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication, le « Pays des Droits de l’Homme » accuse toujours un déficit chronique de libre expression et de démocratie dans nos campagnes.
Les hommes politiques, d’abord. Ils ne s’expriment plus : ils communiquent. Avant d’être des penseurs, ils sont des compétiteurs. Chaque décision est prise en fonction de l’impact que cela aura sur leur image, et non en fonction de l’intérêt général ou d’une vision à long terme sur le développement d’une ville ou d’une région. A leur décharge, il leur est demandé beaucoup. En plus d’être « efficaces », il faut qu’ils aient l’air « sympa » et « cool ». Ils sont à la fois les victimes, et les acteurs d’une société où il faut essentiellement faire des choses qui se voient, où tout se joue sur l’apparence, où tout repose sur des bases superficielles.
Un exemple : en septembre dernier, paraissait sur ce site un article sur les dérapages de la brigade anti-criminalité à Bourges avec un titre un peu racoleur (« Quand la brigade anti-criminalité met le feu aux poudres »). Résultat ? Un carton au niveau des connexions. Le mois suivant, c’est un article très sérieux sur les mouvements de résistances dans le département du Cher durant la Seconde Guerre Mondiale qui est mis en ligne. Résultat ? Moitié moins de connexions. Pas assez « fun », sans doute. Aujourd’hui, je n’ai plus envie de contribuer à mon niveau à accentuer ce phénomène de l’information spectacle mais je suis aussi trop lasse pour perdre des heures à rédiger des articles à destination d’une poignée d’extra-terrestres qui cherche encore à aller au fond des choses.
Nous sommes tous responsables de cette situation. Nous avons été conditionnés (ou nous nous sommes conditionnés nous-mêmes) pour accomplir notre devoir minimum de citoyenneté en déposant régulièrement des bulletins de votes dans des urnes et en oubliant que la démocratie et la liberté d’expression ne se limitaient pas à cela. Nous avons perdu l’habitude de contester, de réfléchir, rejetant la responsabilité de tous les malheurs du monde sur quelques élus prêts à tout pour rester au sommet de la pyramide. La libre pensée des citoyens est devenue dans ces conditions presque anormale et se limite à des sondages plus ou moins orientées par des campagnes médiatiques qui sont autant de « pensée pré-fabriquée ».
Même si la démarche de L’Agitateur me paraît toujours aussi valeureuse et estimable, c’est un constat d’échec global qu’il me faut donc formuler aujourd’hui.
Entendons-nous bien : L’Agitateur reste le seul média d’information locale réellement indépendant, tous supports confondus. Mais il me semble qu’il a pour partie échoué dans son objectif principal qui était de « décoincer la ville », redonner aux gens l’envie et le besoin de faire valoir leurs opinions sans crainte et sans complexe.
Bien entendu, le contexte local n’a rien d’évident. Il n’est pas aisé de changer les habitudes d’une petite ville de province peu habituée à participer à la vie de la cité autrement que par des actions gentillettes dans milieu associatif socio-culturel... fonctionnant d’ailleurs en grande partie sous perfusion municipale. Critiquer un élu, c’est risquer de voir sa subvention supprimée. Alors voilà : il faut se contenter de ce que l’on a jusqu’aux prochaines élections. Puisque citoyens et élus vivent au quotidien avec le revolver de l’autre sur la tempe, tout va pour le mieux dans le meilleurs des mondes. C’est un savant équilibre entre le manque de courage ainsi que l’absence de sens des responsabilités des uns et la susceptibilité ainsi que volonté de tout contrôler des autres qui permet à cette ville de Bourges de fonctionner de façon factice.
Au milieu de tout ce cirque, L’Agitateur fait figure d’ovni. Certes, depuis la mise en place de la nouvelle formule du magazine en septembre dernier, j’ai pu ressentir un sensible changement dans les mentalités. Sur la durée, nos efforts semblent enfin sur le point de donner des résultats positifs. Cependant, en ce qui me concerne, je me sens trop usé pour continuer. Pour toutes ces raisons (et pour quelques autres, personnelles, que je ne veux pas évoquer ici), j’ai décidé de jeter l’éponge en juin prochain.
Je ne sais pas si L’Agitateur continuera d’exister sur cette forme ou sous une autre. Peut-être faudra-t-il passer outre notre petite sphère locale en envisageant de créer un agitateur du type « magazine de société » dans le même esprit que celui-ci mais au niveau national, ou bien simplement continuer selon la formule actuelle. Les challenges ne manquent pas : d’autres pistes peuvent être envisagées. L’annonce officielle précoce de mon retrait, devrait permettre un réflexion sereine sur l’avenir du journal pour ceux qui souhaitent poursuivre cette belle aventure se lancer dans un nouveau concept.
Quoiqu’il en soit, je retiendrai que l’expérience de L’Agitateur aura été unique à Bourges et en région Centre. Peut-être même à l’échelle de la France entière, d’ailleurs. J’en garderai un excellent souvenir malgré les week-ends et les soirées sacrifiées. Mais c’est justement l’expérience de L’Agitateur qui m’a appris que lorsque la passion et l’envie disparaissent, il faut savoir passer à autre chose. Certains me reprocheront « un coup de tête suicidaire », mais nul n’est irremplaçable. Se forcer, faire semblant, n’est qu’une manière de piétiner ce qui a été semé. Je ne le ferai pas.