EDITORIAL AVRIL 2006

Exp(l)oser

samedi 1er avril 2006 à 00:26, par Charles-Henry Sadien, Mister K

Vous connaissez sûrement la goutte qui fait déborder le vase. Celle qui arrive, mine de rien, mais qui chamboule tout, celle qui génère l’inondation. Vous savez sûrement qu’il y a des bornes à ne pas dépasser ; on vous a appris que toutes les bornes ont des limites. Il vous arrive certainement parfois d’avoir l’impression que ce n’est plus possible, que le point de rupture est atteint. Ce point de rupture là ne se calcule pas. Il se ressent.

Comme tout bon mécanicien, Villepin devrait savoir qu’un matériaux qui n’est pas élastique rompt plus facilement qu’un autre. Il devrait savoir que la limite de rupture de la société française est faible. Tordez-là un peu trop et elle vous casse dans les mains. Et ensuite, comment fait-on pour recoller les morceaux ? On y va au chalumeau ?

Non, le plus simple est encore d’être prudent, d’y aller doucement. D’observer, d’évaluer l’élasticité du matériaux, d’écouter, de tendre l’oreille et réagir au moindre son qui pourrait nous indiquer que le point de rupture est proche. Là est la sagesse.

Pourtant, de nombreux hommes politiques ne peuvent s’empêcher de jouer au "ça passe ou ça casse". Et quand ça casse, ça nous les brise grave.

Et c’est ainsi qu’ils jouent avec la France, en tentant de la faire rentrer dans un moule trop petit pour elle, pas assez joli, pas assez profond. Mais on nous dit qu’il n’y a pas le choix, que c’est ce moule là ou rien. Que c’est urgent de s’y fondre ou la foudre s’abattra sur nous, le chaos règnera en maître.

Et alors, ce qui doit arriver arrive. C’est l’explosion, prévisible, inévitable, irréparable. Un peu comme l’eau qui mouille, le feu qui brûle. Un trigramme de trop, et les rues débordent. Il ne manquait peut-être que quelques grammes de finesse pour éviter un monde de brutes.

Mais en tire-t-on des leçons ? Visiblement pas. Cette société française, que l’on veut rendre plus souple, ne veut pas devoir utiliser la vaseline, même si cette proposition est faite avec le sourire et plein de promesses à venir. Elle veut qu’on l’aime, qu’on la regarde franchement dans les yeux, pour ce qu’elle est et pas pour ce qu’on aimerait qu’elle soit.

A chaque cassure, nous entendons souvent ce vieux refrain de la fameuse « exception Française » de la « culture de la grève », qui étonnerait « le monde entier » parce que nous ne ferions pas « comme tout le monde ». Ceci appelle à deux observations.

D’abord, la France s’est souvent vantée, à tord ou à raison, d’être toujours en avance. Nous avons fait la révolution, coupé la tête d’un roi, peut-être même inventé les Droits de l’Homme et parfois il nous est arrivé d’avoir eu le sentiment d’avoir chié le monde. Pourtant, être en avance serait devenu aujourd’hui une tare.

Il faudrait que l’on s’inspire du modèle Chinois, du modèle étasunien et quelques autres pays probablement faussement développés. Ne pourrait-on pas revenir à ce qui faisait « la grandeur de la France », comme disent les De Gaulle, Chirac, Villepin et autres pingouins échoués sur la banquise de l’Elysée ou de Matignon ? deviendrait-il honteux de chercher à voir plus loin que les lois de la mondialisation ?

Nous devrions être fiers pourtant d’être les seuls à vouloir aller plus loin que les autres en cherchant à concilier les nouvelles lois de l’économie avec les valeurs humaines.

Ensuite, si la France ne sait pas faire autre chose que la grève à la moindre controverse, peut-être est-ce parce qu’elle ne sait pas dialoguer ou débattre aussi bien que les autres. L’exemple malheureux du CPE illustre bien cette hypothèse. Il faut au préalable souligner - et François Bayrou a été le seul a le faire - qu’une loi avait été votée par l’UMP visant à obliger le gouvernement à travailler avec les partenaires sociaux dès lors qu’une loi relative au droit social ou au droit du travail serait en gestation. Et c’est cette même majorité qui n’a pas appliqué sa propre loi.

On remarquera au passage que s’il faut une loi pour obliger un gouvernement à dialoguer et à travailler avec des partenaires sociaux, cela démontre bien que ce n’est pas forcément une chose évidente pour ceux qui nous dirigent et que l’incapacité, l’inaptitude au dialogue, au débat et à la négociation n’est pas toujours, comme on l’entend souvent, uniquement du côté des syndicats.

Ainsi , le Président Jacques Chirac a-t-il décidé de promulguer la loi dite l’égalité des chances en se justifiant avec une certaine maladresse : « Les élus de la nation ont voté la loi sur l’égalité des chances et le Conseil constitutionnel vient de juger cette loi conforme à la Constitution. En démocratie, cela a un sens et doit être respecté ».

C’est en effet avoir une vision bien castratrice de la démocratie que de considérer que celle-ci se limiterait au respect des textes votés par le Parlement et validés par des experts en droit constitutionnel.

La démocratie, justement, ne consiste pas simplement à déposer un bulletin dans une urne de temps en temps. Et lorsque l’on vote pour un citoyen en lui demandant de nous représenter, cela ne signifie pas qu’on lui accorde un chèque en blanc. Qu’il ait été élu avec 51% ou avec 82% des voix.

Dans les démocraties dignes de ce nom, il existe des mécanismes qui permettent de recadrer les choses lorsque cela ne va pas. Ainsi, la liberté d’expression et d’opinion, la liberté syndicale, représentent-ils deux de ces mécanismes essentiels de nos démocraties.

Sans ces contrepoids, la démocratie ne consisterait alors plus qu’à accorder aux citoyens le droit de voter pour le tyran de notre choix avec la possibilité d’en changer régulièrement.

Jacques Chirac aurait certainement mieux fait de demander une seconde délibération afin de respecter la volonté des citoyens.

Cela aurait été beaucoup plus respectueux pour la démocratie que son étrange et risible pirouette qui consiste à promulguer une loi mais à demander que celle-ci ne soit pas appliquée.

Cela aurait été beaucoup plus simple aussi. Car on touche là de très près au summum du ridicule avec cette décision qui a été prise dans le but de ne pas froisser l’amour-propre du Premier Ministre.

Ce fameux CPE n’intéressait personne. Comme le CNE, il se substituait à un CDI classique ou à un CDD (pour les patrons voyous), sans garantie que cela puisse créer réellement des emplois et contribuer à faire baisser le chômage. Il n’intéressait même pas les employeurs qui, on le sait, préfèrent largement que l’on allège leurs charges.

Mais en supprimant l’absence d’obligation de justification de licenciement (sensé répondre aux attentes de dépoussiérage des formalités administratives pour les entreprises), que restera-t-il ? Un CDI un peu comme les autres avec une période d’essai d’un an. Qui s’ajoutera à la bonne vingtaine de contrats spécifiques déjà existants.

Tout ça pour ça.

Ridicule.