EDITORIAL JANVIER 2005

Pilier de bar planétaire.

samedi 1er janvier 2005 à 00:00, par Mister K

La presse a-t-elle la pression ? On ne sait pas trop, mais elle devrait l’avoir. Pourtant, la seule vraie pression qu’elle admet subir est la pression financière. Et oui, nous vivons une époque où, quelque soit l’activité, on vous tient par les bourses. Et comme chacun tient aux siennes, la solidarité ne joue pas beaucoup. Le quatrième pouvoir en a pris un coup dans l’aile. Trop de pression on vous dit. Place aux piliers de bar, qu’ils soient réels ou virtuels.

Heureusement, le monde est bien fait. Puisque les journalistes sont tenus en otages par "les puissances financières" [1], on a trouvé la parade, le miracle : le blog.

Alors, c’est quoi un blog [2] ? Vous imaginez un bar avec quelques piliers de bar ? Vous imaginez le café du commerce ? En gros, un blog, c’est ça, sans l’interaction et le côté convivial, et sans l’alcool (du moins, on suppose...). Alors attention, ne pas se méprendre dans cette description que beaucoup d’entre vous pourraient ressentir comme négative. Que nenni ! Je pense qu’il se dit plein de choses intéressantes dans les bars. Bon, certes, les conversations y sont un peu avinées, mais comme on dit : "in vino veritas". Le problème du café du commerce, c’est qu’on ne peut pas discuter (et boire) avec tout le monde, en plus, la conversation est forcément synchrone. Avec le weblog, plus de problème, vous balancez vos pensées du jour, et hop, il y aura bien quelqu’un pour la rattrapper au vol un jour. Vous devenez tout de suite quelqu’un d’important, quelqu’un qui pourra être lu à l’autre bout du monde. Le pilier de bar, lui, peut au mieux être entendu au bout du bar. Fabuleux comme progrés, non ?

Alors forcément, si tout le monde fait son weblog, cela va devenir compliqué. Et puis on est bien d’accord, pour une personne donnée, le pourcentage de conversations intéressantes dans un bar est trés limité. Avec les blogs, pas de problème, guidé par vos préoccupations et affinités et, muni d’un bon moteur de recherche, vous aurez vite fait de faire le tri.

Les journalistes vous le diront : le problème des blogs, c’est que l’information n’est pas forcément vérifiée, d’où le risque important de propagation de fausses rumeurs. Comme au café du commerce, quoi. Et puis attention, même dans les journaux dits "sérieux" l’information n’est pas toujours vérifiée, d’autant qu’elle est souvent propagée par "des sources sûres" ou "des sources officielles".

Alors, les blogs, c’est le bonheur ? Oui. Enfin, ça dépend. La consultation des blogs nécessite d’être muni d’un minimum d’esprit critique, comme lors de la consultation de tout média. Des conneries, il s’en écrit peut-être un peu moins qu’il s’en dit, mais quand même... De plus, le côté égocentrique et individualiste de l’exercice est un peu agaçant. Par contre, il est clair que la censure est de plus en plus difficile. On est amené à exprimer ses pensées en toute liberté. Même Florent Pagny peut se lâcher [3]. Les journalistes professionnels, eux aussi font leurs blogs, plus ou moins officiels, plus ou moins sous pseudo. Là, pas de comité de rédaction, juste l’éventuelle auto-censure qui, à priori, n’a d’ailleurs pas trop de raison d’être.

Les blogs représentent donc un fabuleux laboratoire de la pensée "des vrais gens" [4] à un instant T. Et là, attention, ça risque de faire peur, voir trés peur. Ben, oui. Personne n’a dit que les vrais gens avaient forcément des idées nobles et belles, personne n’a dit qu’ils détenaient la vérité, à part Raffarin avec sa fumeuse "France d’en bas". En plus, maintenant que le café du commerce est réhabilité, certains risquent de sauter sur l’occasion pour s’en inspirer. Un certain Nicolas Sarkozy [5] semble même avoir monté un business autour de ce concept. Chaque fois qu’on le voit, on a l’impression qu’il remplit son blog à lui, bien invidualiste, sa carrière présidentielle en ligne de mire, bien égocentrique, lui, lui et encore lui. Il étudie les sondages, et en fonction des résultats, il se prononce sur différents sujets "qui intéressent les français". Les blogs pourraient donc bien l’inspirer. Du marketing direct à moindre coût. Avant, on appelait cela du populisme, mais les mots vieillissent, passent de mode. Maintenant, on appelle cela du "parler vrai". Notre Sarkozy national risque donc de devenir un bon pilier de bar réel, mais bien plus dangereux que les autres, car lui, sans boire, il vise le pouvoir. Notre bloggeur de real-politique aura le pouvoir, la possibilité de mettre ses mots en action. Et là, ça fout la trouille. Pendant ce temps, les autres, les bloggeurs virtuels, pourront toujours dénoncer ses actions à la planête entière. Blog toujours...

Photo : Copyleft under the LAL or (cc)BySa - (c) 2000-2004 by Jeremie Zimmermann - tofz.org

[1Et tant qu’ils sont otages, nous le sommes aussi...

[2Appellé également weblog

[3Pendant ce temps, il ne nous cassera pas les oreilles, c’est déjà ça.

[4Quand même globalement plutôt des technophiles, mais pas seulement.

[5Oui, je sais, encore lui...