L’Education Commerciale
De mon temps, il y avait le « Club Dorothée », « Salut les Musclés » et « Hélène et les garçons ». Je ne suis pas certain de m’en être sorti complètement indemne. Depuis, la stratégie délibérée de décervelage des masses s’est considérablement améliorée avec le « Club Fillon », « Salut les fauchés » et « Nicolas et les patrons ». On n’arrête pas le progrès.
Lorsque j’étais au lycée, mon prof d’histoire expliquait dans son cours que les plus grandes dictatures passées et présentes puisaient leurs forces dans le maintien des populations dans une forme de sous-éducation et d’ignorance du monde qui les entoure. Tout porte à croire aujourd’hui que nos démocraties contemporaines semblent, elles aussi, fertiliser sur le terreau de l’ignorance, de la naïveté et de la bêtise naturelle des hommes. Quitte à passer pour « un vieux con avant l’heure », j’ai le sentiment que notre système éducatif fabrique des générations entières d’abrutis, délestés de tout esprit critique, confinés dans un fatalisme et une inéluctabilité des choses les empêchant de remettre en cause les fondements de notre société. Voilà par exemple que, comme au bon vieux temps du référendum sur le traité de Maastricht, on nous promet - partis politiques, médias, et personnes autorisées à penser et à donner leurs avis - l’apocalypse si le oui à la constitution européenne ne sort pas majoritaire des urnes. Voici donc comment des millions d’illettrés vont se précipiter pour voter en faveur d’un texte sans l’avoir lu Un texte, qui est un véritable acte de dévotion au libéralisme sauvage, aux affairistes et à la justification économique de l’esclavage moderne.
Il faut dire que même le monde de l’éducation est gouverné par des commerciaux. Le monde de la formation est devenu un enjeu et un marché économique comme un autre. Ainsi, dans un bureau de ministre, un petit commercial de province va-t-il décider judicieusement de supprimer progressivement des filières de CAP-BEP au profit de formations en BTS, sur le fondement qu’elles rapportent davantage d’argent en matière de taxe sur l’apprentissage. C’est ainsi que l’on verra débarquer en nombre à l’ANPE, une ribambelle de jeunes diplômés bidon, qui ne savent pas aligner trois mots sans faire une faute d’orthographe et qui sont incapables de citer les six départements qui composent la Région Centre (véridique !). Ils seront alors aptes pour un de ces stages de remotivation, de réinsertion ou de bilan de compétence qui font la fortune des Fédérations des Oeuvres Laïques et autres organismes para-étatiques coprophages, qui se nourrissent grassement dans les poubelles du libéralisme. Rien ne se perd, tout se transforme.
A l’inverse, les professeurs, c’est-à-dire ceux qui devraient être au coeur de l’organisation de notre système éducatif sont relégués au rang d’ouvriers du savoir, complices plus ou moins involontaires de cette entreprise d’abrutissement et d’asservissement au service du Médef, et soigneusement maintenus pour certains, dans une précarité qui achèvera de les bâillonner et de les amputer de leur cerveau. Alors bien sûr, dans le lot, vous croiserez toujours un responsable d’éducation qui a suivi des cours par correspondance de gestion du personnel, expert en discours technocratiques, qui vous expliquera main sur le coeur que « non, pas du tout », le jeune, c’est vraiment la priorité, que l’on est là pour former des citoyens et patati et patata. Une manière de donner une forme d’honorabilité à un boulot de merde. Bientôt, ce sont les commerciaux qui corrigeront les copies, feront passer les épreuves orales et attribueront les diplômes. Récemment, j’ai rencontré une veille connaissance de lycée. C’était le cancre de la classe. Con comme la lune, emmerdeur, baratineur, tricheur, voleur. Eh bien aujourd’hui, très propre sur lui, il est devenu responsable commercial à Genève, et se fait - comme on dit par ici - « des couilles en or ». C’est sûr que maintenant, j’ai un regard bien particulier sur les commerciaux.
Et comme partout, les réductions d’effectifs, les départs non compensés, contribuent à entretenir cette fuite en avant, tête vide dans le guidon parce que l’on ne peut plus faire autrement - appelez ça comme vous voulez, la conjoncture, la fatalité, la gestion à l’emporte pièce. Les professeurs se voient alors réquisitionnés pour jouer le rôle de surveillants durant la récréation, l’animateur socio-culturel se voit demandé de jouer le bouche trou au centre de documentation transformé en garderie pour adolescents finis à l’urine, ou encore l’unique surveillant de l’établissement, en contrat emploi solidarité, se retrouve à balayer la cour parce qu’il n’y a pas les moyens de remplacer une femme de ménage partie à la retraite. Tout ça sur fonds de responsabilisation individuelle et de culpabilisation perpétuelle. Le fameux « modèle français » a décidément du plomb dans l’aile. Et le crime profite sans doute à l’ami Nicolas Sarkozy qui veille sur nous pour notre plus grand bien.