EDITORIAL FEVRIER / MARS 2000

Le smic à 20.000 francs !

mardi 1er février 2000 à 00:00, par Charles-Henry Sadien

Après l’échec des utopies, des religions et des lignes de pensées spirituelles, ou spiritueuses, après les promesses non tenues de paradis artificiels et à l’aube d’un nouvel eldorado virtuel, l’homme, avec un grand « H » comme « hachisch » et la femme avec un grand « F » comme « formole » sont-ils encore libres de rêver ? Pas sûr.

Depuis l’ère Mitterrandienne post Mauroy, nos hommes politiques nous inculquent des valeurs de rigueur, de travail, de sérieux, tout en ne se privant pas de détourner des millions et en encourageant les parties de poker des grandes entreprises qui licencient pour faire sensation à la Bourse de Paris. Dans le fond, rien n’a vraiment changé dans ce pays qui célèbre chaque année au mois de juillet « une révolution qui n’a jamais éliminé la misère et l’exploitation », pour reprendre un bout de chansonnette de l’excellent joueur de golf, Renaud.

Le smic à 20.000 francs !

Le travail (ou sa recherche éperdue), l’honnêteté et quelques autres valeurs ’’honorables’’ prônées universellement, semblent être destinées aux sans grades, pendant que quelques généraux paraissent s’exempter de ces corvées, et se complaisent dans l’oisiveté, l’abondance, les décadences et perversions les plus repoussantes. De temps en temps, un homme politique ou un chef d’entreprise est envoyé en prison, pour faire bonne figure et prouver que nous sommes tous égaux devant la loi. C’est mieux que rien. Car soudain, toute une caste de costard-cravates s’indigne du non respect de la présomption d’innocence et découvre les conditions « inhumaines » de détention. C’est alors que, comme par miracle, de nouvelles lois sont votées et des mesures significatives sont prises qui finalement profiteront au commun des mortels. Si nos chers élus percevaient tous le smic, nul doute qu’il serait très rapidement relevé à quinze ou vingt mille francs par mois ! Et si on les mettait au RMI ?

Cela me rappelle qu’à Bourges, nous avons un maire qui s’était inscrit à l’ANPE pour percevoir des indemnités de chômage parce que son activité de premier magistrat de la ville ne lui rapportait pas suffisamment. Je me demande bien si l’ANPE et l’ASSEDIC lui demandaient de prouver qu’il recherchait activement un emploi... A-t-il été radié des listes ? A-t-il perçu ses indemnités jusqu’au dernier centime ? L’anecdote est d’autant plus amusante, que l’élu en question appartient à un parti politique qui considère que l’État fait du citoyen un assisté. Qu’est ce que c’est que ce pays où les élus sont inscrits à l’ANPE, organisent entre-eux des réunions pour dénoncer l’inflation législative en France et réclament de ne plus être responsables pénalement de leurs actes en étant soumis, (pourquoi pas), au même régime que le Président de la République ?

Bon, parce que moi, à la limite, cela ne me dérangerait pas de faire un boulot de maire de Bourges. J’embaucherais mes copains, j’irais assister à des concerts gratos, je boufferais et picolerais à l’oeil dans les vernissages, j’aurais ma place réservée en tribune d’honneur pour voir les matchs de foot, on me lècherais les bottes en permanence, je ferais écrire tous les articles que je veux dans la presse locale (ou je les écrirais moi-même tant qu’on y est), je ferais éditer mes bouquins, je recevrais des gens dans mon bureau et je les traiterais d’idiots en attendant qu’ils me disent « merci », j’aurais de la drogue de bonne qualité, j’aurais des tas de gens à mon service qui n’oseraient même pas me contredire...le rêve !

Il y a certes, comme dans tous les boulots, quelques inconvénients. Je serais par exemple obligé de dire des trucs cons du genre « c’est par le travail que l’on pourra résoudre le problème de l’emploi », ou encore « je suis très préoccupé par les problèmes de sécurité », et même pire, « l’écologie c’est très important pour sauver notre planète parce que l’effet de serre va tous nous tuer et donc qu’on va mourir et que c’est affreux parce que si on passe au trépas, qu’est-ce qu’elles vont faire, les entreprises ? Elles n’auront plus de consommateurs ! ». Ce n’est pas que je ne me sente pas compétent pour dire ce genre de choses (au contraire !), mais j’ai bien peur de ne pas être très convaincant. Parce que lorsque je raconte ces trucs là, tout le monde ce marre (« ah, ah, ah ! Quel talent ! Quelle imagination ! Quelle impertinence !). Mais lorsque cela sort de la bouche d’un homme politique, ça se transforme en discours visionnaire, ou en programme électoral. Là franchement, c’est clair, je suis battu. La politique, ça ne s’improvise pas. Il faut avoir un don particulier pour raconter des conneries sérieusement. C’est toute la différence entre un amuseur public et un menteur professionnel.

N’empêche qu’être maire de Bourges, ça me tente vachement. J’accepte tout : le salaire, les responsabilités, les pots de vins versés ou reçus, et même l’éventualité qu’un grand moustachu puisse réaliser un journal dans lequel il se moquerait de moi (j’aurai la police et la justice à mes pieds...). Ouh là ! Je ressens comme la naissance d’une vocation ! Oh, oui ! Une vocation monte en moi ! Elle monte tellement...c’est énorme ! Si j’avais en ce moment une secrétaire à mon service, elle pourrait en témoigner ! Maire de Bourges ! Ouahou ! Ça serait quand même vachement bien ! Plus de soucis : saisies d’office des sacs à mains des mémés, construction de clubs de libre échangisme, réouverture et agrandissement du Code Bar, internet gratuit dans tous les foyers, interdiction formelle de circuler à vélo en ville, et de ramasser d’ordures ménagère à trois heures du mat’...Plus j’y pense, et plus j’y pense ! Aux élections municipales...