EDITORIAL MAI 1999

Irrécupérable !

samedi 1er mai 1999 à 00:00, par Charles-Henry Sadien

Lorsque l’on commence à compter, ce n’est jamais très bon signe. Des quinze ans de chanson de François Hadji Lazaro aux 23 Printemps de Bourges, ce qui dure est toujours antinomique de la passion et de l’authenticité.

Le temps qui perverti tout, le temps qui ramolli, le temps qui fait que l’on en jette toujours un peu plus par dessus la nacelle dans l’espoir de rester encore un peu en l’air. Je ne comprendrai jamais cette capacité qu’ont certaines personnes à se nier et se renier pour « arriver à quelque chose ».

Irrécupérable !

On m’objectera que la fidélité à soi-même est une attitude forcément suicidaire et que sans une certaine propension à lécher les bottes, « on n’arrive à rien ». Oui, mais n’est-il pas cependant préférable de choisir sa propre mort, plutôt que d’être mort tout en se croyant encore vivant ? En d’autres termes, est-il préférable d’avoir d’avoir du poids mais d’être vendu, ou d’être libre mais insignifiant ? Cruel dilemme qui atteint son paroxysme lorsque certains prétendent avoir les reins suffisamment solides pour espérer devenir des « gros libres ». Bien souvent dans ce cas, ils finissent par vendre leur âme au diable ou à un sénateur-maire R.P.R, ce qui revient probablement au même.

La stratégie pour espérer devenir un « gros libre » est des plus risquée. Elle consiste en général à tenir un double langage : l’un pour les institutionnels dans le but de ratisser large au niveau des subventions, l’autre pour le « public », dans le but d’obtenir un capital sympathie. Serrage de paluches dans les couloirs de la mairie, et discours démago-rebelles pour les autres. Mais nul n’est dupe très longtemps et il faut à un moment donné choisir entre le « tout pour le fric » et la respectabilité.

Nous faisons tous des compromis au quotidien. Le premier, c’est bien entendu de travailler. Pour avoir du blé et faire ce que l’on veut. Toute la difficulté réside dans notre capacité à définir notre propre zone de tolérance. Ainsi, je préfèrerais être RMIste plutôt que de travailler dans l’armement, qu’être flic ou bien curé. Ainsi, je préfèrerais voter Sandrier plutôt que Lepeltier ; Lepeltier plutôt que D’Ogny, et être en prison a perpétuité pour meurtre plutôt que de voir D’Ogny avec une écharpe de maire de Bourges.

Il est toujours terrible de voir des gens que l’on aime bien, que l’on croyait intègres, faire soudain abstraction de tout cela pour choisir la pérennité au détriment de la dignité. C’est effrayant. J’espère que j’aurai la lucidité nécessaire le moment venu pour me faire hara-kiri quand je ne serai plus capable de mettre en lumière une affaire pas claire sans crainte de me mettre a dos des amis qui seraient mouillés dedans jusqu’au cou. Et si je n’ai pas cette lucidité, j’espère que mes potes auront le courage de me cracher dessus, de me traiter de vendu et de me demander d’arrêter pendant qu’il en est encore temps. Oui, ça fait mal de voir des gens qu’on a aimé et supporté toute sa jeunesse, vendre leur âme au plus offrant. On se sent trahi et on se dit que si « même eux ont jeté l’éponge », autant se faire sauter le caisson sans plus attendre.

Dans le fond, le plus sérieux danger auquel s’expose la personne libre est de grossir en vieillissant. Donnez une bonne grosse ratatouille à une personne libre, et en toute bonne fois, elle se régalera. Mais à suivre un tel régime, l’obésité guette, et la personne libre aura alors de plus en plus de difficultés à se déplacer et à respirer autrement que sous assistance respiratoire. Cela vient très certainement de mon éducation ouvrière, mais je me méfie des cadeaux, des mains tendues et des gens apparemment désintéressés toujours de bonne volonté. Je ne vais pas jouer les vierges folles, mais je ne crois pas avoir baissé une seule fois mon froc sous la contrainte ou la séduction intéressée.

Il est certain qu’avec une telle approche, on ne peut pas avoir de projets mégalomanes dans le genre (au hasard) café-concert ou organisation d’une rave party sur la lune. Mais ce n’est pas grave. En ce qui me concerne, je préfère rester tout petit. Petit mais costaud. Et intouchable. Je veux rester la petite crotte de chien que l’on écrase négligemment mais qui reste bien collée sous les chaussures. J’ai peut-être une tronche de premier de la classe, mais le vrai punk, c’est moi. En fait, je crois que je suis totalement irrécupérable.

Ceci dit, si vous avez un disque pirate des Satellites enregistré en concert, la collection complète du magazine Libertin et Sadomasochiste » (L&S, un peu plus de cent numéros), un CD du groupe de rock russe Auktsion, des charlottes au chocolat à volonté, un train électrique, des tickets de bus et un manuel pour fabriquer des bombes, j’abdique illico pour laisser ma place au Tout Mou Républicain. Si pendant qu’on y est vous aviez aussi une photographie de notre bon roi nu, je suis preneur. Cela solutionnerait sans doute ma tendance obsessionnelle à menacer la partie la plus intime de mon anatomie de strangulation en cas de refus de sa part de cracher son venin.