EDITORIAL JANVIER 1999

Vive la mort.

vendredi 1er janvier 1999 à 00:00, par Charles-Henry Sadien

De notre dégénérescence irréversible du lange au linceul, il est fait peu de cas. On naît, donc on meurt tous, à un moment donné, mais rarement connu avec précision. Cependant, ce n’est pas cette banalité existentielle qui fait que l’on ne parle plus de la mort en tant que telle.

Il y a certes une littérature abondante, des écrits philosophiques plus ou moins intéressants et la masse des médias acteurs de toute une intensité dramatique autour de la disparition de stars ou d’hommes politiques. Mais ce n’est pas la vrai mort. C’est quelque chose de lointain. Quand nous lisons un ouvrage sur la mort, c’est toute une imagerie que l’on se représente, un concept philosophique ou littéraire, une source de rêverie qui peut-être aussi jouissive que la représentation du bonheur.

Non, moi, je vous parle sinon de la vrai mort, en tout cas de celle qu’un vivant peut côtoyer au plus près : la disparition d’un proche, d’un animal de compagnie, ou, (bien que cela puisse être sujet à controverse), d’un objet fétiche (même si aux yeux de certains, la formule peut paraître pléonastique). Il est regrettable que l’on ne puisse vivre et témoigner de la mort que par procuration. Je m’étonne d’ailleurs chaque jour de l’abondance de la littérature sur ce sujet : tout ces écrivains illustres qui n’ont aucune expérience de la mort, sinon de celle des autres, mais qui en parlent si bien. Il est tout aussi regrettable, qu’aujourd’hui on nous présente ce sublime processus qu’est la dénaissance, sous un profil défavorable. La mort n’est plus célébrée qu’au travers de la toussaint ou par les vieilles générations. Il y a certes la fête de Halloween, mais elle n’a pour finalité qu’une l’exorcisation collective de la mort : s’il est souhaitable de démystifier la mort, il est en revanche tout à fait réprouvable de la vulgariser.

La mort n’a pas sa place dans nos sociétés occidentales, et les morts pas davantage. Sitôt mort, sitôt enterré. Le médecin constate le décès, et, officiellement pour des raisons hygiène, on nous enlève notre mort, on s’en occupe pour nous. La mort clés en main. A une époque ou la superficialité prend toujours plus d’importance, vieillir est devenu une maladie, mourir est un tabou. Il ne faut pas démoraliser la masse, afin qu’elle reste productive. La société doit donner la meilleure image d’elle même. Alors, il faut cacher les morts. Ne pas en parler. Tout juste les réunions de famille que l’on appelle en cette circonstance enterrements sont-elles l’occasion de partager et donc de diluer la douleur. La douleur collective permet la relativisation de celle-ci. Il y a toujours une personne qui souffre plus que soi-même d’une disparition, aussi, soutenir l’autre permet-il d’oublier ou d’alléger son propre abandon moral pour toute chose de la vie.

Il y a pourtant bien des raisons d’apprécier la mort. C’est elle qui nous pousse consciemment ou non à vouloir toujours donner le meilleur de nous-même, à agir, à oser. Une expression populaire ne dit-elle pas « on n’a qu’une vie », sous entendu, « il faut en profiter » ? La mort (comme la sexualité), est bien l’essence même de la vie. Certains estiment que si la mort est une bonne chose pour la vie, on ne saurait sérieusement affirmer l’inverse. Cette argumentation se base sur le fait que l’on a trop tendance à associer la souffrance à la mort, alors qu’il conviendrait davantage de l’associer à la vie. En effet, si l’on souffre, c’est que l’on est encore en vie.

Certains extrémistes rêvent même d’une mort distincte de la vie, c’est à dire où la mort ne serait pas précédée de la vie. Voilà qui est fort discutable, car la mort dissociée de la vie n’est rien d’autre que le néant, que chacun d’entre-nous doit redouter. La période précédant la mort ne doit pas être négligée, prise à la légère. La vie est une formidable introduction à la mort. En amour, chacun sait que les mots, les caresses, la tendresses, sont tout aussi importants voire davantage que le coït. Toute la beauté et le mystère de la mort réside dans la multiplicité des façons de mourir. Un accident ou un meurtre peut vous emporter à l’improviste, une maladie peut vous permettre de vivre au quotidien votre mort, ou un fin par l’usure, ou bien encore un suicide. Sur ce point particulier, il me semble que ceux qui affirment que le suicide est un acte de lâcheté sont des ignorants. Acte volontaire par définition, le suicide ne peut être que la manifestation extrême du courage. La lâcheté qui consiste à vouloir rester en vie sans raison ne réside pas tant dans la crainte de la douleur physique qui peut éventuellement accompagner la mort, mais dans la certitude - que les nombrilistes jugent terrifiante - de disparaître.

Loin de moi l’idée de vouloir idéaliser la mort. Mais, s’il n’y a rien de pire que la mort d’autrui pour la douleur qu’elle engendre, j’ai la conviction qu’il n’y a rien de plus sublime, de plus désirable que sa propre mort.

commentaires
Vive la mort ? - Paul - 12 janvier 2009 à 16:44

Désirable ?

Je vous avoue que je suis un peu perplexe. Pour ma part, je suis, sans sombrer dans une attitude fleur bleue, un amoureux de la vie. La perspective de ne plus contempler ce monde un jour m’angoisse assez. Ce n’est pas tant la mort en elle-même qui m’inquiète, mais plutôt le processus du mourir. J’en déduis donc que je n’ai pas peur de la mort, mais de la souffrance physique et sans doute psychologique qui la précède.

La perspective du suicide me paraîtra sans doute séduisante quand j’aurai passé le cap des 80 ans (si toutefois je les atteins, notre monde est rempli de tant d’incertitudes quant à notre avenir...)

Je suis en tout cas d’accord avec vous sur un point : notre société a censuré la mort. Tout juste aborde-t-on l’existence des personnes âgées au JT de 20:00, et encore c’est en cas de canicule ou d’épidémie saisonnière. De plus, les progrès de la médecine aidant, on ne meurt plus de vieillesse, mais d’infarctus, de pneumonie, ou d’oedème pulmonaire...

Dans tous les cas, la mort n’est plus l’ultime expérience de la vie, mais une tragédie que personne n’a vu venir, même si le défunt était quasiment nonagénaire.


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