À Bourges, la culture de l’humour n’est pas capitale
C’est l’histoire d’un humoriste, il prend le train pour Bourges au départ de la gare Paris Austerlitz. Sur le papier, rien d’extraordinaire. Sauf que bon, le voyage ne se passe pas tout à fait comme prévu et comme c’est son métier, déformation professionnelle oblige, il en fait une chronique. Et comme il est humoriste, il grossit le trait. La chronique passe à la radio un lundi matin, le 8 décembre 2025. Plus que l’année, c’est le millénaire qui est important. Oui, parce que la chronique humoristique nous ramène mille ans en arrière et elle ne va pas plaire à de très nombreux Berruyers qui trouvent que l’on se moque d’eux et que c’est mal.
Si vous n’avez pas suivi « l’affaire », la chronique de Daniel Morin [1] est visible sur Youtube ou encore là, sur facebook. Ce qui est intéressant, c’est le festival de commentaires, des centaines de commentaires de Berruyers/Berrichons indignés par cette chronique qu’ils jugent majoritairement pas drôle, méprisante, parisianiste, déconnectée. Tout cela n’est pas très surprenant, les gens n’aiment pas que l’on critique leur région...surtout si la critique vient de Paris. Outre ces commentaires, Rose Lamy qui a grandi à Bourges écrit une chronique dans le magazine Frustation qui va dans le même sens que la très grande majorité des commentaires, mais en longueur et avec un angle sociologique et politique affirmé.
On n’en voudra pas à Rose Lamy d’avoir saisi l’occasion de cette chronique de Daniel Morin pour rebondir sur sa thèse qu’on suppose qu’elle développe dans son livre « Ascendant Beauf » [2] dont le titre donne le ton : le chroniqueur humoriste, qui travaille non pas sur une radio nationale mais une radio parisienne, tourne en dérision la province - en l’occurrence Bourges - et notamment la mauvaise desserte en train de la région et son désert médical.
Malgré la perception qu’en a Rose Lamy, Daniel Morin pointe bien les problèmes et elle pourrait en rire avec lui s’il elle n’avait pas décidé que ce n’était qu’un Parisien bobo séparatiste. Rien de bien original et pas vraiment rebelle pour un sous, toute la France ou presque pense que le parisien est un connard égoïste, bourgeois ou bobo, méprisant et hors-sol. Ce consensus général, ce cliché que les humoristes - y compris parisiens - utilisent abondamment d’ailleurs est d’autant plus amusant que la grande majorité des Parisiens viennent...de province. D’ailleurs, quand on entend Parisien, on parle souvent - vu de province - de tous les habitants de l’Île-de-France... sachant que les habitants de cette région sont très loin d’être majoritairement des gens aisés et ne se reconnaissent pas forcément comme Parisiens.
Bref, la critique de la chronique, qui se veut sérieuse, s’appuie autant sur des clichés que la chronique de Daniel Morin, qui elle se veut humoristique et s’appuie sur des vérités très déformées mais c’est le jeu. Qu’est-ce qui est le plus embêtant au final ? Que l’humoriste se moque ou que la critique sociologique prenne la chronique humoristique au sérieux et en fasse une démonstration du séparatisme parisien ? Je vous laisse y réfléchir.
Là où ça devient plus embêtant, c’est quand des élus de Bourges vont dans le même sens en regardant le doigt du chroniqueur plutôt que la lune - comprendre le fond des problèmes. C’est le cas de Yannick Bedin ou encore Pierre Henri Jeannin. Car oui, Morin a raison, prendre le train pour Bourges de Paris Austerlitz (gare qui doit être en travaux depuis 15 ans ?), c’est la merde. Car on s’attend à un train grande ligne, or, depuis quelques années, il s’agit d’un TER pour un train direct. On a une place réservée seulement si on prend un autre train délaissé, le POLT [3], mais seulement jusqu’à Vierzon. Et si certains ont vendu le TER région Centre-Val-de-Loire comme un progrès (ou un espoir de progrès ?), on ne peut que constater au final, que ce n’est plutôt pas le cas. L’État s’est délesté d’une ligne pas rentable et c’est la région qui doit assumer. Donc oui, parfois, il n’est pas simple d’avoir une place dans le train et ça a plutôt régressé par rapport à il y a une trentaine d’années. Et les élus, plutôt que d’aller dans le même sens que Rose Lamy, feraient mieux de saisir l’opportunité de cette chronique-polémique pour faire la publicité de leur actions-protestations passées et à venir sur le train. Ou alors de se taire. Car ce n’est pas en pleurnichant que l’on se moque de nous à Paris, que l’on aura plus de trains et mieux de train en général, en provenance et à destination de Paris en particulier.
Car un autre sujet embêtant, c’est qu’en 2028, Bourges sera capitale européenne de la culture et que ce serait bien que beaucoup de gens viennent visiter Bourges en train. Et là, on sera bien content de les accueillir les bobos-parisiens. Et il serait certainement de bon ton de ne pas se fâcher avec les médias nationaux qui ne manqueront pas de faire directement ou indirectement la promotion de l’évènement et donc de la ville de Bourges. Car pour l’instant, même si c’est semble-t-il un peu tabou à Bourges, la préparation de l’évènement patine un peu et Bourges 2028 ne semble pas hyper attractif. Le dossier de candidature de Bourges 2028, très conceptuel, semblait quand même avoir été pensé par des bobos-parisiens. On a même fait venir un peu de monde de Paris pour gérer ce grand projet. Et pour l’instant, peu de chance que le berruyer/berrichon moyen se sente impliqué et très enthousiaste par l’évènement à venir. Il reste deux ans pour redresser la situation. Tout est encore jouable. Mais il va peut-être falloir acquérir la culture de l’humour et de l’auto-dérision sous peine d’avoir l’air encore plus ridicules dans pas si longtemps.
[1] Daniel Morin était invité à présenter son livre « Bouboule la poule trop cool » dans le cadre du Festival Bourges Humour & Vin qui a eu lieu du 4 au 7 décembre 2025
[2] que l’auteur de ces lignes n’a pas lu, d’où la supposition
[3] Paris Orléans Limoges Toulouse
