"Il faut un autre usage de la langue, à la fois joyeux et sérieux."
Ce délicieux Petit émincé de mots , pour ceux qui les aiment et qui en jouent est le troisième ouvrage que Michel Grosgurin fait paraître, aux Editions Amalthée. L’auteur, professeur de français en retraite, a accepté de nous recevoir pour évoquer cet O.L.N.I (objet littéraire non identifié), qu’on peut toutefois apparenter à un dictionnaire détourné présentant une sélection de mots sur lesquels il apporte une réflexion linguistique ou thématique, toujours agrémentée d’une bonne dose d’humour.
L’Agitateur : Pouvez-vous expliquer comment vous avez débuté l’écriture de ce livre ?
Michel Grosgurin : Il y a 15 ans j’ai reçu un ordinateur en cadeau. J’ai voulu commencer à taper quelque chose qui relèverait d’un dictionnaire, avec des mises en page, des changements de police de caractère, des retours à la ligne. J’ai pris des mots au hasard, et j’écrivais ce que j’en pensais. J’ai ainsi rempli une vingtaine de pages avant de comprendre que ça ne pouvait pas fonctionner comme ça. Il fallait plutôt enrichir cette collecte au fil des rencontres de la vie, des lectures... J’ai donc laissé tomber ce travail et je l’ai gardé en archive sans intention de le poursuivre. L’idée a resurgi quand j’ai voulu rompre avec les nouvelles. C’’est-à-dire rompre avec une forme particulière et un genre bien cadré qui avait déjà fait l’objet de deux bouquins. Machinalement j’ai donc repris ce travail. Cela a été lent au départ mais le spectacle du monde, tel que je le vois, tel que je le ressens, m’a orienté vers un certain nombre de thèmes. (religion, finance, politique, défense de la langue française...). À force de canaliser les mots je me suis aperçu que ça constituait des unités. C’est un peu présomptueux à dire, mais j’ai voulu casser le caractère explosé des dictionnaires, généralement constitués d’articles courts et où l’on passe d’un mot à un autre. Il fallait trouver quelque chose qui -par analogie- innerve. L’idée est venue d’essayer de perdre mon lecteur éventuel dans la forêt des mots. De telle sorte qu’il fallait introduire des liaisons, d’où les renvois systématiques pour casser la périodicité alphabétique.
L’Agitateur : Tous ces renvois ont dû nécessiter une vraie gymnastique intellectuelle.
Michel Grosgurin : Cela a effectivement gâché pas mal de papier et a nécessité pas mal de fléchages ! (rires) Cette idée a été inspirée par un voyage effectué au Louvres de Lens. J’y ai vu une exposition très intéressante. Un américain - dont j’ai oublié le nom - avait exposé un panneau avec tout un jeu de fléchages et de noyaux. C’était presque atomique. Un noyau dur renvoyait à un autre noyau dur… c’était comme une constellation. Est-ce que je pouvais faire la même chose avec des mots portant des drapeaux de textes ? En m’y prenant ainsi, j’évitais la dispersion, mais je voulais ajouter une autre unité. J’ai finalement décidé que la plus grande des forces était encore l’humour, l’ironie, la dérision, le détournement, et cela non pas simplement pour faire plaisir au lecteur, mais parce que c’est aussi une forme de défense. Tout ce que j’allais écrire devait donc aller en ce sens. Il fallait donner un ton humoristique avec - en même temps comme arme - les agressivités et l’irrespect nécessaires.
L’Agitateur : Cela explique une partie de votre titre Petit émincé de mots pour ceux qui les aiment... « et qui en jouent ».
Michel Grosgurin : Oui j’ai voulu en faire un jeu. Le jeu, c’est sérieux, très sérieux ! Même s’il m’arrive volontairement de tricher pour piéger le lecteur. L’explication se situe en quelque sorte dans l’article dédié au mot « Confiance » qui est à la fois le nœud de la littérature et le nœud de ce bouquin. L’auteur, c’est quelqu’un qui fait du vrai avec le faux ou du faux avec le vrai, quelqu’un qui trompe. Attention, moi je joue avec les mots, mais jouer c’est aussi tricher ! Je conclus l’article ainsi : « Toutes les richesses des hommes tiennent à leurs capacités à fabriquer du faux et à en faire usage. Cependant, au moment de mourir, ne l’oublions pas, la Parque, elle, tranchera le fil de notre vie avec une vraie faux. » Nous sommes ici dans le jeu des faux-semblants.
L’Agitateur : Vous avez pris le parti de d’introduire chaque nouveau chapitre par une lettre en suivant l’ordre alphabétique, comme dans un dictionnaire.
Michel Grosgurin : S’agissant des lettres, j’aurais bien aimé faire une lettrine, or en même temps je voulais absolument que cela reste un écrit. J’ai donc décidé de suggérer à travers les lettres des représentations, c’est-à-dire des images en fait. Le « A » par exemple est une référence à la tour Eiffel et fait référence à des écrits comme ceux d’Appolinaire.
L’Agitateur : Vous avez aussi répertorié tous les exercices auxquels vous vous êtes livré.
Michel Grosgurin : Oui tous les thèmes sont placés dans un répertoire à la fin du livre. C’est ce qui fait que c’est un dictionnaire détourné. Habituellement, il n’y a pas ça dans un dictionnaire. Les thèmes sont les suivants : Pour une défense de la langue française, Aimer la langue française en l’illustrant, Pour le retour à une conscience éthique, « Je me souviens », en souvenir de… Je me suis posé un problème très intime. Comment les lecteurs vont-ils rentrer dans ce livre ? Il y a plusieurs façons de s’y prendre. Celle qui consiste à suivre le fil. Quand j’étais gamin, mon premier livre en 1953 était un dictionnaire, un Petit Larousse que j’ai lu de la première ligne à la dernière ligne ! On peut donc le lire dans l’ordre alphabétique ou aller au renvoi… Quand on est au renvoi on peut continuer à partir du renvoi mais aussi en revenir là ou l’on était. Et puis on peut rentrer par la thématique du répertoire. Je voulais donc que le lecteur soit actif. Ce n’est pas toujours le cas. Quand on est embarqué dans un roman, on est pris par la main. Ici je veux bien prendre par la main mais je change de main et je vous emmène là où vous ne pensiez pas aller… Ce dictionnaire est également détourné parce que si vous cherchez un mot, vous avez très peu de chance de le trouver puisqu’il n’y en a pas beaucoup. Par contre si vous ne cherchez pas un mot, vous risquez de le trouvez au hasard et surtout de le voir traité autrement que dans un dictionnaire classique ! C’est ça le jeu ! Si on joue avec le lecteur, on a - d’une certaine façon - rempli son rôle.
L’Agitateur : La poésie est-elle un genre littéraire qui vous inspire ?
Michel Grosgurin : Oui, ça me plaît beaucoup ! J’ai toujours placé des poèmes dans mes ouvrages. J’ai d’ailleurs introduit de la versification, pas mal de petits poèmes rimés, volontairement simples. Ces petits poèmes sont là pour émailler et pour surprendre le lecteur et pour casser avec un vrai dictionnaire. Je regrette d’ailleurs que les poètes actuels fassent le choix d’une forme souvent trop élitiste qui écarte finalement le lecteur de la poésie.
L’Agitateur : Vous vous êtes lancé également dans un exercice étonnant de paires minimales…
Michel Grosgurin : C’est fondamental pour la linguistique ! J’ai essayé de faire des textes variés - des petites histoires qui se tiennent en elles-mêmes - et qui contiennent en leur sein - à des endroits différents - des paires minimales. C’est-à-dire des mots qui ne se différencient que par une lettre ce qui provoque une différence de sens. Cela a été un peu laborieux mais je suis allé jusqu’au bout en passant par toutes les lettres de l’alphabet.
L’Agitateur : Ces jeux littéraires rappellent ceux qui étaient en vogue dans les salons littéraires au XVIIème ou XVIIIème siècle.
Michel Grosgurin : Dans mon propos je fais référence à deux livres qui sont pour moi essentiels dans ce registre. Il s’agit de la Grande Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Ils veulent faire passer une pensée qui est une pensée révolutionnaire. Le second est l’ouvrage intitulé Défense et l’illustration de la langue française de Joachim Du Bellay que l’on connaît pour la Pléiade et qui a été le secrétaire au collège de Coqueret de cette réunion de sept poètes qui échangeaient sur le devenir de la langue. Ces gens pétris de grec et de latin connaissaient le poids et la valeur des langues antiques mais rappelons que nous sommes à l’époque de l’ordonnance de Villers Cotterêts de François Premier. Par leurs écrits, ils voulaient donner un rayonnement à la langue française. C’est la première fois en France qu’on a créé un manifeste. Le dernier en date est le manifeste du surréalisme, même si - sans être véritablement un manifeste - il y a eu aussi le nouveau roman…
L’Agitateur :On sent l’influence toujours présente de votre ancien métier de professeur de français ...
Michel Grosgurin : Ce n’est pas le tout de faire écrire les enfants, il faut les réconcilier avec la langue. Tel Prométhée, on part d’une masse informe dont on ne sait pas ce que l’on va faire. Il faut pétrir la langue car c’est une matière, de l’argile. Il faut avoir un autre usage de la langue. Sur l’argot ou encore le sexe, j’ai utilisé une langue populaire par exemple et cela montre aussi la complexité de la langue. Alors pourquoi s’en priver ? À la fin du livre, j’invite les lecteurs à jouer avec les mots et à s’en emparer à leur tour. Je prévois par ailleurs de faire de nombreux jeux pour se réapproprier autrement la langue. Au lieu d’avoir la langue de bois, il faudrait qu’on ait un autre type de langue à la fois joyeux et sérieux.
L’Agitateur : Aviez-vous conscience en construisant cet ouvrage, qu’au final, cet exercice revenait à écrire une forme d’autoportrait ?
Michel Grosgurin : C’est évident ! Dans mes deux recueils précédents, il y a des éléments personnels mais que moi seul peut connaître. On en revient au vrai ou faux. Là, pour la première fois, je me suis livré davantage, en montrant mes opinions. Je n’avance pas masqué. Le locuteur est en même temps celui qui écrit et il s’engage - entre-autres sur les thèmes que nous évoquions tout à l’heure. Cela m’a libéré de parler de choses plus intimes, avec toutefois de l’autodérision. Je suis très intéressé par l’Histoire. Ce recours à l’intime m’autorisant cette démarche, j’ai collé tous mes souvenirs par rapport à des événements historiques...
L’Agitateur :On a tendance à revenir à votre livre par curiosité, pour savoir si vous avez retenu tel mot , ou bien encore, ce que vous en avez pensé.
Michel Grosgurin : J’aime bien cette idée. Je l’écris d’ailleurs à la fin. D’autre part, on peut facilement faire des pauses dans la lecture, parce qu’entre les mots… il y a du blanc. Si on ne trouve pas un mot, on peut aussi se demander pourquoi je n’en ai pas parlé...
L’Agitateur : Effectivement, rien ne semble figé !
Michel Grosgurin : 375 pages, pour la moyenne des bouquins, c’est déjà beaucoup. Il faut bien s’arrêter. Si cela se poursuit, ce sera chez le lecteur. Peut-être sera-t-il tenté lui-même de faire un nouveau livre…
L’Agitateur : Avez-vous un autre projet en cours ?
Michel Grosgurin : Oui c’est lancé. Le prochain livre sera d’ailleurs en partie autobiographique. je sais à peu près où je vais... mais il reste beaucoup à écrire !
Michel Grosgurin, Petit émincé de mots pour ceux qui les aiment et qui en jouent…, 2013, Editions Amalthée
Quatrième de couverture
"Manier les mots, les soupeser , en explorer le sens, est une manière de faire l’amour" disait Marguerite Yourcenar. C’est ce que vous invite à faire ce dictionnaire.
Une fois la dernière lettre lue, ce sera à votre tour de vous lancer et d’émincer les mots, de les cuisiner, à feu doux ou à feu vif... Faites-les ricocher, éclatez-les, inventez-leur de nouvelles familles, amusez vous tout seul ou avec des amis, buvez la langue, abusez-en, enivrez-vous... C’est gratuit et cela fait tellement de bien !
