Les « décroisseurs » interrogent la crise
André Gorz, 2006.
Dans le cadre du Café des croissants, une nouvelle soirée était organisée à « La soupe aux choux » ce vendredi 3 février. Clément y présentait le dernier ouvrage publié en français par le philosophe et économiste allemand Robert Kurz, Vie et mort du capitalisme (Editions Lignes, 2011). De la crise du capitalisme que nous connaissons, plusieurs explications tentent de rendre compte. Pour beaucoup, le capitalisme, dans sa dynamique, engendre des crises de façon cyclique. Les périodes de croissance alternent avec des périodes de récession. Globalement, l’état de crise ne met pas en danger le système, même si les conséquences sociales et historiques des crises régulières du capitalisme peuvent être considérables, comme on l’a vu après la crise de 1929 par exemple. Telle n’est pas l’analyse de Kurz et du courant de pensée dans lequel il s’inscrit, désigné sous le nom de « critique de la valeur », courant auquel se rattache Moishe Postone ou Anselm Jappe, plusieurs fois invité par les « décroisseurs » berrichons.
S’appuyant sur des analyses de Marx présentes notamment dans le Capital et négligées par la plupart des courants marxistes traditionnels, les théoriciens de la « critique de la valeur » tentent de mettre en lumière une autocontradiction interne au capitalisme, qui le fait dévorer sa substance même. Un exemple : pour dégager des profits, les entreprises en concurrence doivent gagner en productivité. Cela signifie produire plus en utilisant moins de travailleurs. Les gains de productivité engendrent donc logiquement et nécessairement du chômage. Le capitalisme dans son histoire a connu plusieurs paliers qui ont chacun correspondu à des révolutions techniques. La dernière en date, la révolution micro-électronique, a produit un chômage de masse colossal, accentué par la délocalisation des activités de production dans des zones à moindre coût social. Une « fausse solution » a été trouvée par les pays occidentaux, par le développement du capitalisme financier et le recours au crédit systématique. Mais la spéculation ne s’appuie jamais que sur le travail réel et la richesse réelle produite. En l’absence, se produisent des « bulles » spéculatives qui crèvent nécessairement, entraînant des dévalorisations brutales. De même, le système du crédit ne fonctionne que si les débiteurs sont capables de rembourser un jour. Le recours au crédit massif et systématique, particulièrement au Etats-Unis, moteur du système, fut le tour de passe passe d’un système « mort cliniquement » dans les années 70, selon Robert Kurz. La situation actuelle doit s’interpréter comme un retour au principe de réalité. Raison pour laquelle nous n’assistons pas à une reprise de la croissance, mais à la stagnation dans la crise et à l’amorce d’une récession terrible, malgré les centaines de milliards réinjectés par les Etats dans un système moribond pour tenter de le sauver.
Les théoriciens de la critique de la valeur proposent donc un schéma global. Au centre de leurs analyses, la contradiction interne du mode de production capitaliste qui prend sa source dans la sphère du travail. C’est cette notion, naturalisée, ontologisée, qu’il convient d’interroger à nouveau, de déconstruire. Et c’est — en partie — parce qu’il a manqué cette analyse, et donc, le cœur du système que le « socialisme réel » a échoué là où il a été expérimenté. La critique du mode de production capitaliste ne va donc pas sans une mise en perspective critique de notre modernité et de ses valeurs fondatrices.
Dans la salle, après un propos dense et très pédagogique, remarques et interrogations fusèrent.
En gros, on pouvait distinguer deux types de critiques : les premières se référaient aux analyses marxistes traditionnelles qui mettent en avant la lutte de classes et le partage des richesses produites. Il n’y a pas à sortir de l’économie et de son fonctionnement : il s’agit simplement (si l’on peut dire) d’organiser un partage des richesses produites plus équitable. On aura reconnu l’option politique de la gauche traditionnelle, du Parti Socialiste au Front de gauche, qui ne se distinguent au fond que sur les modalités et les ratios de la redistribution.
Les secondes, adoptant une critique plus radicale du mode de production capitaliste, reprochèrent à l’approche de Kurz son « scientisme » et son « prophétisme ». On ne prend pas conscience de la nécessité des luttes sociales en lisant des traités théoriques. C’est dans les luttes, singulières, non programmées et non programmables, qui s’inventent en se faisant, que la conscience advient. À cette critique s’en ajoute une autre : prophétiser l’auto-effondrement du capitalisme, c’est encourager une attitude attentiste, voire cautionner la politique du pire avec l’espoir que la logique de l’histoire s’accélère et se précipite.
Reste le grand mérite des théoriciens de la critique de la valeur : réinterroger des « postures » théoriques et des « solutions » politiques qui ont marqué très nettement leurs limites. On ne peut que constater l’impuissance de la gauche traditionnelle à contrer efficacement les politiques libérales. Plus ou moins hypocritement, la gauche accompagne les politiques qui détruisent un à un les acquis sociaux, ou ne sait que proposer d’anciennes recettes comme la relance keynésienne de la consommation dont l’efficacité n’est nullement certaine. Maudissant les conséquences, elles chérit les causes.
Revenant à Marx, au vieux Marx profond, sinueux, contradictoire, dont la pensée riche n’a pas dit son dernier mot, ils attaquent le système en son centre, sans proposer il est vrai, d’alternatives vraiment claires. C’est que le monde de demain n’est écrit nulle part, c’est à nous de l’inventer, si nous ne voulons pas que le capitalisme moribond laisse place à la barbarie.