La pâte et le pain

mardi 1er novembre 2011 à 05:27, par bombix
La pâte et le pain
Dennis Ritchie et Ken Thompson dans un labo de Bell à la fin des années 60.

On n’en a guère parlé. Il faut dire qu’il est mort à peu près en même temps qu’un autre héros de la geste informatique, autrement célèbre, Steve Jobs, le fondateur d’Apple. Dennis Ritchie s’est éteint le 17 octobre 2011, à l’âge de 70 ans, dans la solitude et l’indifférence. Jobs sous les sunlights, Ritchie à l’ombre. Jobs milliardaire, Ritchie à l’aise, sans plus. Pourtant sans Ritchie, point de Steve Jobs, ni de Bill Gates. Sans ce « geek » modeste et génial, hirsute comme il se doit — il avait une gueule à la Richard Stallman — , je serais dans l’incapacité de taper cet édito, et vous dans l’incapacité de le lire. Pour reprendre une image de James Grimmelmann [1], ancien programmeur de Microsoft, « si Steve Jobs était un maître architecte de gratte-ciel, c’est Ritchie et ses collaborateurs qui ont inventé l’acier ».

Dennis Ritchie est en effet à l’origine de deux créations majeures dans le monde contemporain de l’informatique : le « langage C », et le système d’exploitation UNIX [2].

Employé par le géant américain des télécommunications Bell au début des années 60, Ritchie travaillera d’abord sur un OS baptisé MULTICS. Compliqué et mal fichu, le projet est finalement abandonné en 1969. Ritchie et son collègue Ken Thompson lancent, avec succès cette fois — et sans l’aide ni l’appui de leur hiérarchie dit-on — un nouveau projet, qu’il baptisent UNIX. Parmi les nombreuses qualités d’UNIX : l’élégance de son écriture, sa capacité d’effectuer plusieurs tâches à la fois (du côté de Microsoft, il faudra attendre Windows XP pour avoir un véritable OS multitâche) son orientation « réseau », et le fait qu’il soit conçu pour tourner sur des machines peu puissantes. Derrière UNIX, se profile le changement de paradigme qui fait basculer l’informatique du monde industriel, avec ses systèmes lourds, centralisés et coûteux, à la micro-informatique légère, distribuée, polycentrée. Enfin, on n’aura garde d’oublier que les créateurs d’UNIX « libèrent » très tôt le code de leur système, permettant l’essor de Linux [3] et des logiciels libres dès le début des années 90.

On doit aussi à Dennis Ritchie la création du langage C, qu’il développe pour permettre de faire évoluer UNIX. Le langage C est encore aujourd’hui le langage le plus utilisé au monde. Le manuel écrit par Ritchie constitue une sorte de « Bible » des gens du métier.

Selon les professionnels, environ 90 % de l’informatique d’aujourd’hui doit quelque chose au génie et au travail de Ritchie.

Ritchie est mort presqu’en même temps que Steve Jobs. L’inventeur reste dans l’ombre. Le diffuseur est adulé et même idolâtré. Qui est le plus nécessaire : celui qui produit la pâte, ou celui qui fait cuire le pain au four de l’industrie et crie à l’étal pour attirer le chaland ? Les deux sans doute, mais nous ne retenons pourtant que le nom du second. La vieille malédiction qui pèse sur le travailleur, fut-il intellectuel, demeure. Nos sociétés industrielles avancées n’ont pas renoncé au système d’évaluation hérité d’un lointain âge néolithique. Des trois fonctions archaïques repérées par Georges Dumézil – le travailleur qui produit, le guerrier qui défend, le prêtre qui s’entretient avec Dieu – le guerrier, aujourd’hui le « commercial » qui se lance « à l’assaut des marchés », est toujours le plus admiré. Et puisque la valeur en régime capitaliste se mesure en argent, le mieux rétribué [4].

On ne s’étonnera donc pas que les plus brillants parmi les jeunes scientifiques ou les jeunes ingénieurs se tournent vers le commerce et la finance. Quoi de plus logique que le désintérêt pour les sciences [5] ? Mais à terme, quoi de plus néfaste ? Ce n’est pas la moindre des contradictions du capitalisme que son indifférence voire son mépris à l’égard des créateurs de valeur [6]. C’est aussi son talon d’Achille.

La merveilleuse histoire de la machine à vapeur, où l’occasion de réviser quelques préjugés sur les rapports de la science, de la technique, et de l’argent. On pense souvent que la science propose des hypothèses, formule des théories, que la technique ensuite les applique, pour fabriquer des marchandises qui finalement produisent de l’argent. L’histoire de la machine à vapeur montre autre chose. Son invention ne doit rien à la science, et tout à l’empirisme. Les théories scientifiques capables d’expliquer le fonctionnement de la machine à vapeur – les principes de la thermodynamique — seront formulées bien longtemps après l’apparition des premières machines à vapeur. Par ailleurs, s’il n’est pas nécessaire d’être savant pour être un bon technicien, mieux vaut avoir de la chance, peu de scrupules … et surtout beaucoup d’argent pour tirer profit de son invention. L’inventeur de la première machine à vapeur n’est pas James Watt (1736-1819), mais Thomas Newcomen (1664-1729). Cela n’empêchera pas ce brave Watt de déposer un brevet pour une machine qu’il n’avait fait que perfectionner. Il était coutumier du fait en réalité. Intuitif et bon bricoleur certes, mais peu argenté, Watt est au bord de la ruine en 1779. C’est sa rencontre avec Boulton, bourgeois fortuné (et intelligent : il comprend les possibilités industrielles, et donc financières, de la machine de Watt) qui le sort de ce mauvais pas et lui assure finalement fortune et célébrité. La machine à vapeur, qui déclenche la révolution industrielle, ne doit rien à la science mais beaucoup à la ruse et à l’argent. On terminera en rappelant enfin que ce sont les brevets déposés par Watt qui ont longtemps retardé les progrès techniques de « sa » machine. Dans ce cas comme dans d’autres, le brevet n’aide pas la science en protégeant l’inventeur ; il apporte simplement à l’industriel, et surtout aux actionnaires détenteurs du capital, la garantie d’un maximum de profits.

[1« If [Steve] Jobs was a master architect of skyscrapers, it was Ritchie and his collaborators who invented steel », cité par le Wall Street Journal

[2Un système d’exploitation (OS, Operating System), est un logiciel qui permet de faire fonctionner un ordinateur, un logiciel présent nécessairement sur toute machine avant l’installation d’une application spécifique, un traitement de textes ou d’un navigateur web par exemple. UNIX est un OS, comme Windows, ou Linux, ou Mac OsX (eux-mêmes dérivés d’UNIX).

[3Sur Linux et le logiciel libre, voir ma série d’articles parus dans l’Agitateur.

[4Baudelaire, réactionnaire à l’état chimique pur, exprime à la perfection l’idéologie qui commande cette valorisation implicite — à l’époque où Dieu meurt tandis que l’étoile des poètes s’efface : « Il n’existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer. Les autres hommes sont taillables et corvéables, faits pour l’écurie, c’est-à-dire pour exercer ce qu’on appelle des professions. » Dans l’antiquité, le travail n’est pas méprisé parce qu’il est réservé aux esclaves ; il est reservé aux esclaves parce qu’il est méprisé.

[5cf. le rapport Rocard. : « Ces dernières années, de nombreuses études ont souligné le déclin alarmant de l’intérêt pour les sciences et les maths chez les jeunes… Si rien n’est fait, la capacité de l’Europe à innover et la qualité de sa recherche vont décliner » Mais s’agit-il bien d’un problème d’enseignement, ou ne s’agit-il pas plutôt du problème de la société qui produit cet enseignement ?

[6Au deux sens de l’expression : créateurs valables, et créateurs par qui la valeur vient au monde.


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commentaires
La pâte et le pain - Hassen Chébili - 2 novembre 2011 à 20:09

Votre article a de quoi me nourrir l’esprit et développer mes connaissances. L’agitateur est un "CherLiHebdo" que je consulte régulièrement. Continuez !


La pâte et le pain - Mister K - 1er novembre 2011 à 12:54

Enfin, on n’aura garde d’oublier que les créateurs d’UNIX « libèrent » très tôt le code de leur système, permettant l’essor de Linux [3] et des logiciels libres dès le début des années 90.

Alors, en fait, l’histoire d’Unix est compliquée et tumultueuse (Cf le schéma de cet article de Wikipédia qui fait la "généalogie" des "Unics"). Je crois que la seule branche d’Unix qui a été libérée a été la branche BSD qui a comporté du code sous licence des laboratoires Bell, le labo pour lequel travaillait Thompson co-créateur d’Unix, pendant très longtemps. Unix a toujours été un système universitaire porté par les universitaires. Il a été d’abord diffusé dans les universités via la distribution BSD (B pour Berkeley l’Université de Californie). Si l’on en croit Wikipédia, la première version de BSD libre, et donc le premier Unix libre, a été publiée en juin 1989. Mais bon, ce dont personne ne se souvient (moi, c’est même pas que je ne m’en souvient pas, c’est que je n’ai pas connu...), c’est que dans les années 70, les histoires de licences n’étaient pas connues ou presque. Ce sont les années 80 qui ont mis les logiciels dans le business. Dans les années 70, on s’échangeaient du code librement...ce qui explique aussi que le code d’Unix s’est facilement diffusé et a pu être amélioré. Mais à l’époque, c’était une mouvement "naturel", pas une volonté déterminée (autre que la volonté de diffuser le savoir...).


La pâte et le pain - bombix - 1er novembre 2011 à  14:05

Ce sont les années 80 qui ont mis les logiciels dans le business. Dans les années 70, on s’échangeaient du code librement...ce qui explique aussi que le code d’Unix s’est facilement diffusé et a pu être amélioré.

C’est exact. On raconte que Richard Stalmann a eu l’idée d’une licence « libre » — c’est à dire d’un système juridique qui protégeât l’inventeur de toute captation, tout en autorisant l’accès, l’amélioration et la diffusion d’un programme — après avoir rencontré des déconvenues pour améliorer le logiciel qui pilotait une imprimante, et parce qu’on lui bloquait l’accès au code source. Donc historiquement, il faut le souligner, les programmes ne sont pas propriétaires. Mais pour éclairer cela, il faut aussi se souvenir qu’historiquement, ce qui produit de la plus-value en informatique, c’est le hardware, le matériel. On va penser à fermer l’accès au code au moment même où un déplacement dans l’origine de la plus-value est en train de se faire, du matériel vers l’immatériel, du hardware vers le software. Ce déplacement est dû au surgissement de la micro-informatique à laquelle personne ne croyait. Le premier micro en France est importé comme un jouet, et on ne lui voit pas d’autre avenir à l’époque. IBM passe alors à côté d’un coup énorme. Dans ce que j’ai nommé "un changement de paradigme", les idées à l’oeuvre dans Unix ne sont pas pour rien, comme je le rappelle dans l’article. Ce n’est donc pas du tout un hasard si le destin d’Unix et le destin des logiciels libres sont liés. Les gens tournés vers l’avenir comme Dennis Ritchie ne pouvaient voir que comme une régression la confiscation de l’accès au code. Tu as aussi raison de souligner l’importance de l’Université dans le développement de l’informatique. Le capitalisme, c’est toujours la même histoire : l’expropriation et la confiscation du bien commun au profit d’une bande de margoulins. Bill Gates accuse les défenseurs du logiciel libre d’être des "communistes". Il veut sans doute dire des gens qui n’adhèrent pas à la logique de sa majesté le Capital. Il a tort, car le fond de la pensée des développeurs libres est profondément libérale. Mais il a raison aussi, car en son fond, le capitalisme n’est pas libéral, malgré ce que disent ses défenseurs. Il vise la confiscation et le monopole. Il hait la liberté. Rien de mieux qu’une dictature, au Chili en 73 (laboratoire du néo-libéralisme), en Chine en 2011, pour assurer son plein épanouissement. L’histoire de l’informatique le montre amplement à sa manière aussi.

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La pâte et le pain - bombix - 1er novembre 2011 à  14:12

Oops ! (ça c’est pour René) ;-) Richard Stallman avec un seul n mais deux l, bien sûr !

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La pâte et le pain - Mister K - 1er novembre 2011 à  16:44

Je crois que la seule branche d’Unix qui a été libérée a été la branche BSD

Je me corrige, une autre branche a été libérée. J’ai en effet oublié un épisode "récent" (2008) avec OpenSolaris qui est la version libre de Solaris, le système Unix propriétaire de Sun. Depuis le rachat de Sun par Oracle, OpenSolaris a été abandonné. OpenSolaris est devenu OpenIndiana projet dont le leader n’est autre que Ian Murdoch, le créateur de la distribution Debian.

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