Un iconoclaste tranquille

Rencontre avec Steeve, « décroisseur » berrichon
mercredi 21 septembre 2011 à 07:33, par bombix

Ils ont fait leur apparition dans le paysage politique berruyer il y a quelques temps : ce sont les « décroisseurs berrichons ». Ils animent « Le Café des croissants », à la Soupe aux choux, environ une fois par mois. Là un petit groupe comprenant des habitués ou de simples curieux se réunit et discute – autour d’une « figure » connue (comme Serge Latouche dernièrement), ou après un exposé de l’un de ses membres. Leurs sujets de prédilection ? La sortie de l’économie, la critique de la valeur, la critique de la société industrielle … Y a-t-il un monde possible après le développement ?

Rencontre avec Steeve, intervenant régulier et l’un des initiateurs du Café des croissants et du site internet qui lui est lié, à l’occasion de la reprise d’une nouvelle saison de rencontres et de débats.

Un iconoclaste tranquille

Le capitalisme n’apporte ni contentement, ni bonheur. Il pousse à la consommation et organise la pénurie. Il gaspille les ressources naturelles et produit de l’aliénation. En fait de progrès, la technique qui lui sert d’appui et de moteur resserre de plus en plus ses filets sur nos vies : contrôle total, arbitraire et opacité, invisibilité du pouvoir, reconfiguration anthropologique sont quelques unes de ses conséquences. Il n’y a pas de critique sociale qui vaille qui ne prenne en compte ces phénomènes. Pour y réfléchir, pour informer, pour imaginer des scenarii de sortie d’un système social et politique de plus en plus mortifère, les « décroisseurs » se retrouvent et parlent.

L’agitateur : Les « décroisseurs berrichons », c’est quoi, c’est qui ?

Steeve : Nous ne sommes pas une organisation politique. Nous ne sommes même pas une association. Nous sommes un collectif informel et nous nous retrouvons régulièrement pour discuter des problèmes liés à la décroissance, qui n’est pas vraiment un concept, mais une sorte de blasphème dans une société qui a fait de la croissance illimitée sa religion.

L’agitateur : Comment s’est opérée cette prise de conscience ?

Steeve : Je suis scientifique de formation. Docteur en mathématiques, j’enseigne actuellement dans un lycée à Vierzon. La prise de conscience s’est opérée pendant mes années d’études et en regardant le monde autour de moi. Un jour, j’ai fait la connaissance du mouvement de la décroissance, et j’ai retrouvé des questions que je me posais, et une façon de poser les problèmes qui m’intéressait. Je me suis mis à lire et à étudier cela d’un peu plus près. Concrètement, sur Bourges, avec quelques amis qui avaient les mêmes préoccupations, nous avons eu l’idée de ces réunions, et du site internet qui rend compte de nos activités. Je dois ajouter que nous avons évolué depuis le début de la constitution du groupe. Nous ne nous reconnaissons pas forcément derrière toutes les thèses développées par les décroissants ou se disant tels. Mais nous continuons de penser que la décroissance comme projet et comme idée, même approximative — c’est à dire au fond l’idée de rompre avec cette notion absurde d’une croissance infinie, assortie de la volonté de rompre avec une conception quasi religieuse de l’économie et de ses dogmes — constitue une bonne façon d’entrer dans la critique sociale telle que nous voulons la mener. Il y a un autre rapport au monde imaginable, plus équilibré, plus respectueux de la nature. Il y a d’autres rapports entre les gens qui sont possibles, et qui seraient beaucoup plus satisfaisants, si nous sortions d’un schéma imposé qui de toutes façons mène à l’impasse.

L’agitateur : La décroissance, est-ce une nouvelle forme de l’utopie ?

Steeve : Il faut prendre le problème à l’envers. C’est le capitalisme et la société de consommation qui produisent de l’utopie, si l’utopie c’est le rêve d’un monde heureux, sans souffrance et sans conflits. En réalité, cette utopie est frelatée. Tout le monde a à peu près pris conscience — depuis peu — de la menace qui pèse sur les écosystèmes par l’exploitation sans frein des ressources naturelles. Mais cette prise de conscience est insuffisante si on ne remonte pas à la source des problèmes, si on n’interroge pas les rapports sociaux tels qu’ils sont, et qui nous ont placés dans cette situation. L’écologie radicale pose la question de l’économie. Et la critique de l’économie est politique. Ce que Marx avait montré en son temps. Il faut tenir ensemble les deux bouts du problème. J’ajoute, et ça me semble important, qu’il y a là un choix. Même si la société d’abondance était possible, même si une croissance infinie dans un monde fini était envisageable — admettons l’absurde le temps d’une hypothèse ! — le monde qu’elle implique ne nous satisfait pas. En réalité, ce que l’on constate, ce n’est pas l’abondance mais la pénurie ; ce qui frappe ce sont de formidables inégalités sociales, un partage des richesses sur la planète totalement inéquitable ; ce qui se met en place, c’est un monde quasi totalitaire où progresse le contrôle de tout et de tous, avec, pour couronner le tout, une régression intellectuelle et culturelle sans précédent ...

L’agitateur : On a l’impression qu’on renoue là avec un type de critique déjà ancien.

Steeve : C’est vrai qu’il y a une réactualisation d’une critique qui était courante à la fin des années soixante. Mais on peut remonter plus loin. J’ai fait référence à Marx, et nous nous intéressons beaucoup à des thèmes – repris de Marx d’ailleurs – comme la critique du fétichisme de la marchandise, ou de la valeur (wertkritik) [1], telle que la mène aujourd’hui quelqu’un comme Anselm Jappe, que nous avons invité à plusieurs reprises. Les penseurs de l’écologie radicale ne datent pas d’hier. Bernard Charbonneau, qui compte beaucoup pour moi, a écrit ses principaux ouvrages juste après la seconde guerre mondiale. La critique de la technique menée par Jacques Ellul date des années 50. Ivan Illich ou André Gorz se font connaître après 1968. On ne peut pas, comme le fait Luc Boltanski, réduire cette critique du capitalisme à une « critique artiste », sans effectivité ou facilement récupérable. Il est vrai qu’une certaine critique du capitalisme de ces années-là a été « récupérée », elle a servi au capitalisme dans sa mutation. Mais il reste un noyau inassimilable, en particulier chez les auteurs que j’ai cités. Nous nous intéressons à ce noyau. Et nous articulons cette critique avec les recherches d’auteurs contemporains, par exemple Serge Latouche ou Jean-Claude Michéa, mais aussi les gens qui travaillent au M.A.U.S.S. autour d’Alain Caillé, et d’autres. Ou encore à des initiatives comme celles du groupe Pièces et Main d’Oeuvre à Grenoble.

L’agitateur : J’ai l’impression que ces critiques n’ont pas été entendues, parce qu’à l’époque, comme l’explique d’ailleurs très bien Charbonneau, on était pris entre l’enclume du marxisme scientiste des pays du « socialisme réel », et le marteau du libéralisme dont les USA fournissaient le modèle indépassable. Aucun des systèmes n’avait l’idée de remettre en cause l’industrialisme ou le mythe du développement. La fin de la guerre froide, et la montée du péril écologique, ont permis de reprendre la question là où on l’avait laissée à cette époque. De fait on redécouvre aujourd’hui des auteurs comme Bernard Charbonneau dont la voix a été étouffée aussi bien par l’intelligentsia qui règne dans les média que par l’Université. Ce qui m’amène à poser la question de vos rapports avec les écologistes et les Verts. Historiquement, les Verts français, avant leur dérive électoraliste, prennent racine dans cette mouvance ?

Steeve : Il y a écologiste et écologiste ! L’écologie est plus une nébuleuse qu’un mouvement monolithique qui parle d’une seule voix. Les écologistes qui partagent certaines de nos inquiétudes – c’est à dire qui pensent ensemble la question sociale et celle de la protection de la nature — se présentent aux élections parce qu’ils pensent pouvoir agir sur le système. Ils préfèrent être dans les assemblées où se prennent les décisions que dehors. C’est leur choix.

L’Agitateur : Dans les faits, ils sont obligés de faire des alliances avec des formations qui n’ont pas renoncé en quoi que ce soit au mythe productiviste. Ce souci d’efficacité débouche alors sur une stérilisation. Vous avez des contacts avec les écologistes ?

Steeve : Nous avons organisé un débat avec eux pendant les dernières élections cantonales. Il y avait surtout des gens d’ Europe écologie. Ça c’est plutôt bien passé. Je crois que certains peuvent entendre notre point de vue et nos analyses.

L’Agitateur : Les idées c’est bien. Les théories c’est utile. Pensez-vous participer concrètement aux débats politiques et sociétaux locaux ? Par exemple interviendrez-vous sur la question du TGV, alors que s’ouvre, dans quelques semaines, le débat public au sujet de la construction et du financement d’un hypothétique TGV reliant Paris à Lyon via Clermont-Ferrand vers 2025 ?

Steeve : J’ai appris qu’il y avait des associations pour la défense du TGV à Bourges. Je voudrais être clair : il me semblerait plutôt nécessaire de créer une association contre l’idée de TGV. On peut faire une critique du TGV à plusieurs niveaux. D’abord, pourquoi investir tant d’argent public, des milliards d’euros, dans un équipement qui ne servira qu’à quelques privilégiés ? D’autre part, choisir le TGV, c’est privilégier le train à grande vitesse contre les lignes classiques. Qu’est-ce qui justifie qu’on sacrifie l’irrigation des territoires par les transports en commun normaux ? A-t-on mesuré les conséquences ? Et ça débouche sur une troisième critique, très radicale, au sens où elle va à la racine des choses : le TGV est une sorte de symbole du développement capitaliste : toujours plus, toujours plus de vitesse pour quelques privilégiés. Au détriment de qui, de quoi ? Les paysages saccagés, les gens qu’on déracine de leur lieux de vie, pour les mettre à disposition du système. Au contraire, il nous semble nécessaire de préserver les milieux naturels, de relocaliser les activités. Si on calculait le coût réel de la vitesse, comme Ivan Illich le fait dans Energie et équité [2], on s’apercevrait bientôt, ou bien qu’on ne va pas plus vite qu’au XIXème siècle, ou bien que les gens qui se déplacent plus vite, toujours plus vite, le font en volant leur temps et leurs vies à ceux qui travaillent pour leur permettre d’atteindre ces vitesses. Le progrès de la vitesse est ou mensonger, ou inique. Non, non , je suis résolument hostile à l’idée même d’un projet comme le TGV.

L’agitateur : C’est en effet un point de vue très iconoclaste. Je peux témoigner, pour avoir travaillé sur le sujet, que jamais ces questions n’ont été effleurées. Vous avez du travail, à Bourges et ailleurs, pour amener les gens à se poser ce genre de problèmes !

Prochains rendez-vous des décroisseurs berrichons

Vendredi 30 septembre : « Bourges : future ville en transition ?
Discussion autour du concept de Transition Town de Rob Hopkins » par Steeve

Vendredi 14 octobre : « Le bouddhisme engagé de David Loy. Un autre regard sur l’occident. » par Olivier

Vendredi 18 novembre : « De la « lucha por Barcelona » à « el elogio del trabajo » L’anticapitalisme des anarchistes et des anarcho-syndicalistes espagnols dans les années trente. » par les Giménologues Myrtille et Vincent : http://gimenologues.org/

A venir en janvier – février (date à préciser)

« Sciences avec conscience » par Michel

« Les Nanotechnologies ou la fin de la liberté » (titre provisoire) par Bruno Riondet, auteur de Sur sa Trace Ed. Amalthee (2010)

Dialogue reconstitué, après une longue interview d’une heure et demie, très dense.

Retrouvez les Décroisseurs berrichons sur le net : Les décroisseurs berrichons

Steeve participe en outre à la rédaction de la revue Sortir de l’économie. Trois numéros parus, le numéro 4 à paraître prochainement.

[1cf. Critique radicale de la valeur, repenser une théorie critique du capitalisme. Un ensemble de textes et de réflexions portant sur la critique de la valeur (wertkritik), autour des oeuvres de Robert Kurz, Moishe Postone, Anselm Jappe, Jean-Marie Vincent, Guy Debord et sur la phénoménologie matérielle de Michel Henry.

[2On a mis en lien la version intégrale de ce texte étonnant. Quelques extraits significatifs.


Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Qui êtes-vous ?