Pour saluer Michéa
Jean-Claude Michéa est probablement, parmi les intellectuels contemporains, l’un des plus précieux pour comprendre notre époque. Dans une langue claire, sans jargon, il déroule une analyse de la modernité et sonde les assises de ce qu’il nomme « la civilisation libérale ». Après les guerres de religions, au XVIème siècle, le christianisme s’étant définitivement disqualifié, on entreprit de reconstruire le pacte social non sur des valeurs, mais sur l’absence de consensus au sujet des valeurs. On avait saisi que l’intérêt bien compris n’est pas ce qui apporte la discorde, mais « le moindre mal » qui permet de fonder le vivre-ensemble. C’est la leçon répétée de Mandeville comme d’Adam Smith.
Seulement, on ne peut pas fonder le tout des échanges sur l’intérêt. Dans nos échanges [1] , il reste une part non négligeable pour ce qui demeure « hors prix ». L’espace du don est inséparable de notre humanité. Dès lors la civilisation libérale, qui organise et planifie la marchandisation forcenée de tout ce qui existe — et jusqu’aux corps (cf. l’échange sur la prostitution) — est aussi (est surtout) le lieu d’émergence d’une nouvelle barbarie.
C’est en lecteur attentif de Georges Orwell que Michéa cartographie les contours de la barbarie qui vient. Orwell avait analysé les ressorts des totalitarismes stalinien et hitlérien, les frères ennemis si proches. De même, la droite et la gauche libérales ont un même fond commun. Il est de mauvaise méthode de séparer libéralisme politique et libéralisme économique. C’est un système cohérent qui, partant de la liberté, secrète l’aliénation.
L’impasse du libéralisme, c’est qu’il est incapable de fonder quelque valeur que ce soit. L’égoïsme n’engendre que l’égoïsme. La transubstantiation du mal en bien n’aura jamais lieu.
Une grande part des échanges humains demeurent dans le hors prix. Le don, comme l’a montré Marcel Mauss, n’est pas un échange économique déguisé. Il y a du don. Les rapports entre les gens ne sont pas uniquement intéressés, cantonnés au registre strict de l’utilitaire. Sensible encore à la leçon d’Orwell, Michéa montre que ce n’est pas chez les intellectuels — si facilement aveuglés, dupes et vaniteux — qu’il faut chercher cet essentiel oublié, mais en prêtant attention aux leçons de vie des petites gens, des modestes, des simples. Ceux-là savent. Ils n’ont pas perdu la notion de ce qu’est la « common decency », la décence commune.
Comment traduire ce concept orwellien, qui revient si souvent sous la plume de Michéa ? Peut-être en parlant de dignité. Revendiquer son humanité, c’est revendiquer sa dignité. C’est séparer et hiérarchiser le domaine des choses et le domaine des êtres. Un être est digne dans la mesure exacte où il se différencie d’une chose. L’humanité en nous se mesure à cela qui reste sans mesure.
Il est arrivé une aventure singulière au mouvement ouvrier. Il fut à ses origines une revendication pour une vie décente, humaine, contre les dégradations et l’esclavage mis en branle par la révolution industrielle et le capitalisme naissants. Mais bientôt, et Marx a une certaine responsabilité ici, on se mit à intégrer les promesses de la science et de la technique dans le projet socialiste. Par une sorte de perversion, ce n’était plus l’homme qui était placé au centre du projet, mais une humanité idéale, une véritable surhumanité [2] , qui verrait le jour au moment de la parousie, plus tard, à la fin des temps, après l’histoire. Et qu’importe les copeaux. La machine totalitaire était en marche.
Les solutions ne sont pas à chercher dans un progrès illusoire, mais dans un mouvement de retour aux valeurs initiales, qui met l’homme au centre de nos préoccupations. À une époque où tant de « progressistes » épousent la spirale infernale qui écrase partout la figure de l’homme, où tant de promesses de libérations n’ont abouti en définitive qu’à rajouter du poids à nos chaînes déjà lourdes, il faut revenir aux fondamentaux, simples, évidents.
« La liberté est l’un des ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens », disait Valéry. Et certes, la liberté n’a pas de sens en elle-même. Notre liberté n’a de sens que par le projet qu’elle porte. La liberté peut faire de nous des égoïstes esseulés, jouisseurs et bientôt déprimés [3] : c’est la liberté du libéral-libertaire. De cette liberté-là, il faut se libérer.
Mais la liberté peut aussi porter la vie. Elle a le visage de l’amour et de l’amitié. Et dans l’ordre politique, elle se nomme justice. Dans tous les cas, elle n’est jamais une solitude. L’autre limite ma liberté, mais sa rencontre est aussi ce qui me fait être, et qui rend une vie d’homme digne d’être vécue.
Pour lire J.C. Michéa
Son livre le plus important, la somme théorique du travail du philosophe :
— L’Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007.
Pour prendre connaissance de l’oeuvre, un recueil d’articles et d’entretiens, faciles d’accès, en livre de poche :
— La double pensée. Retour sur la question libérale, Champs-Flammarion, 2008.
Michéa lecteur d’Orwell :
Orwell, anarchiste tory, Climats, 1995.
Je terminais cet article qui à l’origine n’était qu’une notule pour présenter la vidéo de J.C. Michéa dans la revue du Web, quand je suis tombé sur la Une de l’Est Républicain du 30 avril. En commentaire de la photo pleine page du mariage de Kate et William, cet encadré : « Unique. On peut tout acheter, des JO, une coupe du monde de football, une conscience ... mais pour rester dans l’histoire, il n’y a vraiment que les Windsor... » Ainsi, la fascination pour les grelots et les paillettes de cette monarchie en carton pâte n’aurait pour autre ressort que le désir dans l’imaginaire populaire du maintien d’un espace hors prix, dont relève justement la monarchie anglaise. La dernière chose qui ne s’achète pas ici-bas, c’est l’appartenance à la famille royale. Je vivais à l’époque où finissait les rois, chantait Apollinaire. Erreur. La démocratie, et la civilisation libérale qui lui est attachée, est la chance pour « les rois » d’une très très longue vie. Sur le mode spectaculaire, il est vrai.
[1] L’homme n’est pas une monade mais un être qui échange : des paroles et des biens. Le groupe social, en imposant l’exogamie ou en condamnant l’inceste, organise la circulation des personnes pour lutter contre la sclérose de la famille, du groupe ou du clan. Tous les anthropologues sont d’accord pour souligner ce fait premier qui fonde la culture.
[2] Pour mesurer la démesure du projet, il n’est que de relire certaines pages de Trotsky. Dans Littérature et révolution, il parle de la société communiste qui, « accomplie, aura rejeté l’âpre, l’abrutissante préoccupation du pain quotidien, où les restaurants communautaires prépareront aux choix de chacun une nourriture bonne, saine et appétissante, où les blanchisseries communales laveront proprement du bon linge pour tous, où les enfants, tous les enfants, seront bien nourris, forts et gais, et absorberont les éléments fondamentaux de la science et de l’art comme ils absorbent l’albumine, l’air et la chaleur du soleil [...] L’homme qui saura déplacer les rivières et les montagnes, qui apprendra à construire des palais du peuple sur les hauteurs du mont Blanc ou au fin fond de l’Atlantique, donnera à son existence la richesse, la couleur, la tension dramatique, le dynamisme le plus élevé [...] L’homme moyen atteindra la taille d’un Aristote, d’un Goethe, d’un Marx. Et au dessus de ces hauteurs s’éléveront de nouveaux sommets. » Olivier Besancenot a révisé « légèrement » à la baisse l’idéal trotskyste. Pour lui, « La Révolution, c’est de permettre à l’individu de s’éclater complètement. » (cité par P.A Taguieff, in Le sens du progrès)
[3] La dépression est le symptôme qui révèle le mieux le malaise contemporain. Le marché des psychotropes est en plein essor, particulièrement en France. L’oeuvre d’un Michel Houellebecq — génial dépressif ! — est précieuse en ce qu’elle dresse un constat honnête, et désespéré, de notre situation réelle.