Philosophie sur le web : la leçon de générosité de Jacques Dariullat

mercredi 1er décembre 2010 à 09:59, par bombix
Philosophie sur le web : la leçon de générosité de Jacques Dariullat
« Socrate n’exigeait aucun honoraire de ceux qui s’attachaient à lui ... Ceux qui touchaient un salaire pour leurs leçons, il disait d’eux qu’ils aliénaient leur propre liberté. » (Xénophon, Mémorables)

La revue du web de cette semaine s’intitulant « Partageons » — et évoquant l’anniversaire de la naissance du web — me donne l’occasion de mentionner un récent article publié dans la (très bonne) revue de philosophie en ligne Actu Philosophia. Il s’agit de l’interview de Jacques Darriulat. L’homme n’est pas connu. Il est philosophe, et professeur de philosophie à l’Université (Paris-IV). Il a longtemps enseigné dans les meilleures classes préparatoires. Mais il est aussi responsable d’un site grâce auquel il fait bénéficier tous les internautes de « la crypte de son disque dur » comme il dit. A l’heure actuelle, c’est sans doute l’un des meilleurs sites francophone de philo. Une mine. Pas moins de 5900 pages … excusez du peu. Chaque mois des nouveautés ! Et que de la très haute qualité, tant du point de vue du contenu scientifique que de la clarté de l’exposition. Une chose incroyable, qui n’aurait jamais vu le jour sans le web.
Pourtant la présentation est sobre. Minimaliste. Du texte, du texte, encore du texte, rien que du texte. Comparer avec les manuels de philo de terminale, si avares en leçons vraiment approfondies, et qui inondent leurs pages d’images, sacrifiant à la mode, et confondant la pensée et ce qui donne à penser. Un tel dépouillement ne semble pas rebuter les internautes, si l’on en juge par le succès croissant du site : 10.000 visites par mois, et ce n’est qu’un début.

L’interview de Monsieur Darriulat est passionnante. On y apprend que non seulement cela ne le dérange pas de faire bénéficier les internautes de son savoir, mais qu’il trouve ainsi l’occasion de tisser un lien nouveau avec son lectorat. Sans compter que la publication en ligne le libère des contraintes éditoriales. Les éditeurs, justement, n’approuvent guère l’initiative et murmurent contre elle. On les comprend ! Pourtant, plutôt que de se plaindre, peut-être devraient-ils s’interroger et innover. Car le livre et la lecture sur papier sont irremplaçables. Mais le métier d’éditeur dans notre monde est souvent devenu une activité industrielle très banale, le livre un objet comme un autre dans une société de consommation qui n’accorde ni valeur, ni place, aux maisons originales portées par l’exigence [1].
L’édition en ligne autorise une nouvelle pratique de l’écriture, un work in progress. Enfin, car notre homme — comme tous les gens intelligents — n’est pas technophobe, les techniques du web l’enthousiasment aussi par les possibilités qu’elles ouvrent dans l’exposition des idées, par les liens possibles, les références accessibles, les parcours infinis dans le maquis des idées.

Qu’on est loin des récriminations grincheuses d’un Finkielkraut sur le web pourvoyeur d’imbécillité, égout d’une civilisation en ruine ; des divagations à propos d’un homo numericus devenu analphabète parce qu’il lit à l’écran ou tape sur un clavier. Darriulat nous offre le meilleur du web. Du difficile, oui. Mais pas de l’inaccessible. Craint-il d’être copié ? Outre, comme il le fait remarquer, que la copie n’a pas attendu le web pour exister, elle est davantage un moteur qu’un frein. « Il faut plutôt craindre de n’être pas lu que d’être copié » affirme-t-il. Et voilà pour tous les crétins inventeurs d’Hadopi … pour tous les pingres et les frileux qui craignent peut-être d’abord que l’accès aux œuvres avant la vente renseigne sur leur vacuité.

Et l’argent dans tout ça ? L’argent a-t-il jamais eu à faire avec la pratique philosophique réelle ? Socrate vendait-il sa sagesse ? Notre langue n’a-t-elle pas gardé trace de cette libéralité essentielle dans la dispensation du savoir, puisqu’on dit d’un professeur, même s’il est payé (et il est juste qu’un professeur soit payé) qu’il donne une leçon ?

Pour finir, Jacques Darriulat émet tout de même des réserves sur l’écriture à plusieurs mains. Wikipédia ne semble pas être son truc. Un texte est l’oeuvre d’un auteur. Penser, c’est penser quelque chose, naturellement. Mais toute pensée est d’abord la pensée de quelqu’un.

 Actu Philosophia : Entretien avec Jacques Darriulat autour de son site web

 Jacques Darriulat : Philosophie générale et philosophie esthétique

 Pour se faire une idée : Descartes et la mélancolie. J. Darriulat éclaircit d’abord une controverse célèbre entre Michel Foucault et Jacques Derrida à propos de la folie ("l’autre de la raison" refoulée avec violence par un XVIIème siècle qui aurait organisé son "grand renfermement" et dont Les Méditations métaphysiques porteraient la trace par le geste inaugural de Descartes qui écarte a priori et sans examen la parole et l’expérience du schizophrène), et nous invite surtout à lire et à méditer Descartes.

[1Pour exemple, voir les difficultés actuelles des Editions de l’Eclat


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