Capitulation en rase campagne
Voilà, c’est fini. Sarko a gagné. Nouveau trophée à son tableau de chasse de la régression sociale [1]. Et pas n’importe lequel. C’est LE symbole des conquêtes sociales qui est dézingué. Conquêtes sociales qui, depuis l’avènement du capitalisme, n’ont cessé d’arracher à chaque fois un peu du temps consacré au travail pour le rendre au temps de vie. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner. Le cliquet anti-retour a sauté ; plus rien n’empêche maintenant Sarko de « défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance » [2].
Car qui va s’opposer aux prochaines régressions ? Qui va vouloir perdre des jours et des jours de salaire pour s’opposer à la prochaine attaque, tout en sachant que ça n’aura aucun effet ? Deux mois de contestation, de grèves, de manifestations géantes pour rien. La mobilisation n’a jamais faibli, les gens étaient toujours aussi nombreux dans les rues, avec la volonté d’arrêter le massacre. Malgré tout cela, la loi poursuit son chemin aux Assemblées, comme si de rien n’était. Mépris total. Et que proposent les syndicats pour amplifier la contestation et emporter le morceau ? Une nouvelle promenade de santé, chacun dans sa ville, le 26 octobre. Et une autre encore le 6 novembre ! A quoi ça rime ? Si 6 journées de manifestations n’ont rien changé quand la loi n’était pas encore votée, à quoi vont servir deux journées supplémentaires maintenant qu’elle l’est ? A constater que les gens sont démotivés et ne viennent plus manifester ? Et pouvoir alors justifier la fin des hostilités, faute de combattants ? Il faut savoir terminer une grève. Oui, mais après avoir obtenu satisfaction. Et là, que dalle. Nombreux étaient ceux dans les cortèges qui souhaitaient une manif géante à Paris, avec des millions de personnes. Remontés comme on est, y’en aurait eu du monde entre Bastille et Nation. Sans doute n’aurait-ce pas changé le cours de l’affaire. Mais au moins, c’aurait été une sortie par le haut. Alors que là, ça va se terminer en quenouille. Ou en queue de couille, pour être plus clair. Car ça n’est pas le blocage des raffineries qui va changer quelque chose. Au contraire. Si les Français n’aiment pas l’injustice, ils aiment encore moins le bordel généralisé. Encore quelques jours sans carburant, et les 70% d’opinion favorable aux manifestations vont fondre comme neige au soleil. Quelque chose me dit que c’est ça qu’attend Sarko...
Parallèlement, une petite musique est en train de naître :
« Les manifestants ont de toutes manières gagné. Ils demandent l’annulation de la réforme des retraites, la majorité des français les approuvent, et le parti socialiste s’est engagé à abroger la réforme s’ils reviennent au pouvoir. Grâce au mécontentement populaire, le parti socialiste sera donc majoritairement élu à l’Assemblée Nationale en 2012, et la réforme Sarkozy sera donc abrogée en 2012, avant même sa première application. »
Ben voyons. Tout d’abord, les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Et les promesses des socialistes, y’a longtemps qu’on n’y croit plus. S. Royal, juste après avoir été battue par Sarko, n’a-t-elle pas avoué qu’elle n’aurait jamais porté le SMIC à 1500 euros, comme inscrit dans le programme du PS, sous prétexte que ca serait irréaliste ? Et ensuite, où avez-vous vu que le PS était opposé à cette réforme ? Dans les manifs, peut-être, mais dans les écrits, sûrement pas. Le contre-projet socialiste entérine l’allongement de la durée de cotisation pour obtenir une retraite pleine. C’est écrit noir sur blanc ici : « L’allongement des durées de cotisation (41,5 ans en 2020) et 50% de l’augmentation de l’espérance de vie au-delà si nécessaire. » Et cela a été confirmé par Martine Aubry pas plus tard qu’il y a 15 jours à la télé, dans l’émission de Chabot : « Nous reviendrons aux 60 ans pour ceux qui ont travaillé tôt et qui ont fait des travaux pénibles », a-t-elle dit. Mais, elle a immédiatement ajouté, « nous acceptons parfaitement l’augmentation de la durée de cotisation » à 41, 5 années de cotisation. A 6 mois près, c’est exactement ce que dit la réforme de Sarko !
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Le pire, c’est que cette arnaque marche ! Je connais personnellement deux personnes qui ont adhéré au PS durant la période des manifs parce que le PS dit vouloir abroger la réforme de Sarko s’il gagne les prochaines élections. Encore de futurs déçus du socialisme !
S’il faut savoir finir une grève, il faut aussi savoir finir un billet d’humeur. Avant de devenir grossier, je préfère m’arrêter là…
Il y a bien un parti qui souhaite revenir à la retraite à 60 ans avec 37,5 années de cotisation, c’est le PC. Mais au vu de ses précédents électoraux, et vu le choix du candidat envisagé, le PC devrait encore cartonner avec un score avoisinant les 1 à 2%. Le PC préfère se suicider tout seul (je sais, c’est un pléonasme) plutôt que de choisir un candidat capable de lui faire sortir la tête de l’eau. A ce propos, jetez donc un œil au blog de Mélenchon. Ca donne un peu d’oxygène...
[1] Benoit Apparu, secrétaire d’Etat au Logement, a déclaré à propos du relèvement de 60 à 62 ans de l’âge légal de départ à la retraite, que « Pour beaucoup de syndicats, et je les comprends, c’est une forme de régression sociale. Oui, bien sûr, clairement. » Surprise, la journaliste lui demande de confirmer qu’il reconnait bien qu’il s’agit d’une "régression sociale". « Evidemment. Comment pourrait-il en être autrement ? Quand vous dites à quelqu’un : "Vous allez cesser de travailler non pas à 60 ans mais à 62 ans", c’est un recul par rapport à un acquis social. Mais j’assume totalement ce recul : il me paraît nécessaire ». Ce qui est bien avec l’UMP, c’est qu’ils ne s’encombrent pas de faux-semblants.
[2] Denis Kessler, dans l’hebdomadaire « Challenges », le 4 octobre 2007 :
« Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme...
A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! (...) »
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[3] Pascal Cherki, membre du Bureau National du PS, le 19 octobre 2010 :
« En prenant connaissance du contenu de l’intervention de notre Première Secrétaire lors de son passage à l’émission « A vous de juger » j’ai eu un doute. Comment Martine Aubry a-t-elle pu, alors que nous sommes en pleine mobilisation contre le projet profondément injuste de remise en cause des retraites par répartition, affirmer son accord avec l’allongement de la durée légale des cotisations ? Et comme, par sa parole, notre Première Secrétaire nous engage tous, je me demande si nous prenons bien la mesure de ce qui est en train de se passer dans notre pays actuellement : à savoir une colère de plus en plus explicite et de plus en plus importante contre un sentiment de profonde injustice qui règne depuis de nombreuses années dans notre pays. J’avoue que je ne comprends toujours pas les motivations qui ont conduit notre Première Secrétaire à faire cette déclaration devant des millions de téléspectateurs. Qu’aurions-nous dit si, en plein mouvement contre le projet de réforme de Devaquet en 1986 François Mitterrand avait manifesté son accord avec une partie de ce projet de loi ? Qu’aurions-nous dit si en plein mouvement contre le CPE, François Hollande avait manifesté son accord avec une partie de ce projet de loi ? C’est pourquoi je ne trouve aucune explication rationnelle à cette déclaration de Martine Aubry. (...) »
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