La malzicmu
Quand j’étais petit, j’écoutais Mano Negra en sortant avec mépris ma quéquette quand Patrick Sébastien passait à la télé. A cause du magazine Technikart, j’ai cessé de croire au Père Noël et je me suis mordu les parties génitales. C’est ce genre de petite contrariété qui provoque les pires déviances une fois plus grand.
Il arrive un moment où un petit JMP comme moi en a marre de la France et des français. Allez, soyons généreux : du reste du monde aussi. Alors, il a envie de brailler « crevez tous bande de cons », et d’attraper la première fusée qu’il trouve en stationnement devant son HLM pour se faire la belle, direction une autre galaxie, là où il n’y a personne d’autre à supporter que soi-même. C’est déjà assez dure comme ça.
Je lisais le numéro de décembre de Technikart en mangeant de délicieux petits chocolats pralinés et en écoutant le dernier disque de Jean-Louis Aubert. Il était approximativement 22h30 lorsque mes yeux se sont posé sur une photo pleine page du magazine susmentionné. C’était une blondinette du genre à posséder tous les numéros de Pouffiasse Magazine. Enfin, je veux dire, des lambeaux du magazine car il va de soi que toutes les photos ont été découpées et collées soigneusement sur ses cahiers de textes (elle a arrêté l’école en troisième). Bingo ! C’est une fille de « Popstar », l’émission de M6 qui fabrique les stars de demain.
J’avais regardé quelques épisodes de l’émission avec un certain intérêt. On y apprenait comment « entuber le public », c’est à dire faire un tube de merde qui va se vendre à des millions d’exemplaires. Ca marche un peu comme avec les animaux. C’est une histoire de stimulus. J’avais aussi remarqué que le jury n’avait pas sélectionné un seul boudin. Comme quoi, les filles moches chantent toutes très mal. Forcément, sinon, elles auraient été sélectionnées, hein Toto ? !
Je me suis dit alors que M6 avait eu une démarche suicidaire où du moins d’auto-flagellation en montrant la façon dont des filles étaient formatées pour « appliquer » un projet « artistique » minutieusement élaboré par des experts. J’ai pensé que l’une d’entre-elles allait se révolter : « mais qu’est-ce que vous nous faites faire ? C’est quoi ces textes pourris que vous voulez nous faire chanter ? Bon sang, mais cette musique, je l’ai déjà entendue au supermarché ! Et puis c’est quoi ces fringues ? Il ne me manque plus que le sac à main pour avoir l’air d’une pute ! »
J’ai espéré, mais non. Le jury leur a dit : « si vous faites comme on vous dit, vous allez être célèbre et avoir une vie de star. » C’est ce dont elles rêvaient depuis toutes petites. Elles s’imaginaient, chantant des chansons mielleuses sur un plateau télévisé, habillées comme des princesses et interviewées par Michel Drucker.
Je me suis alors persuadé que le public allait réagir. Qu’il allait enfin comprendre qu’on le prenait pour un imbécile. Qu’il n’écouterait plus les musiques de variété sur les radio FM de la même façon.
Mais, non. Il ne s’est rien passé. J’ai commencé à me résigner. Je vois le mal partout. Je ne peux pas être le seul à avoir raison contre des millions de chiens mous. Je dois me remettre en question sous peine d’avoir une vision apocalyptique du monde et du genre humain. C’est très bien, ces petites musiques toutes préparées avec de jolies filles dedans qui ont de si belles voix et qui font toutes les mêmes gestes au même moment - ça s’appelle une danse dans le milieu du show bizz et un défilé militaire pour les crânes rasés de la République. J’aime ne pas être contrarié dans mes habitudes musicales comme dans mes habitudes alimentaires. Je n’aime pas les épinards ni la musique de sauvages.
Je commençais tout juste à retrouver le zen de Zazie à la faveur de la méthode Coué, quand je suis tombé sur cet affreux article de Technikart. A sa lecture, j’apprenais avec stupéfaction que l’un des membres les plus cyniques du jury de Popstar n’était autre qu’un certain Santi, ancien batteur de la Mano Negra, un groupe de purs et durs en lutte contre le système à la fin des années 80.
C’est qu’à l’époque, j’y ai cru, à ces gens intègres, plein de bonnes intentions, pour qui la musique était un sacerdoce, qui refusaient de passer dans les émissions télévisées de variété, préféraient les petits labels aux grosses écuries, et vendaient des disques sans montrer leurs fesses.
Pauvre de moi. Si Santi lisait ça, il me dirait que je suis décidément un pauvre type, qu’il faut savoir évoluer, que je n’ai rien compris à la vie, mais que là, désolé, il n’a pas le « time » pour m’expliquer. Et puis je suis vraiment trop « out », et lui « trop vénère ».
Voilà comment je me retrouve à rédiger à deux heure du mat’ un édito pourrave alors que je pourrais tranquillement me droguer ou m’amuser dans un bar avec des entraîneuses. Au lieu de ça, je rêve de me transformer en José Bové de la chanson, de procéder au démontage du siège social de M6, de prendre d’assaut la FNAC de Bourges et de foutre le feu aux plantations de disques de variété transgéniques, de casser la gueule à plein de gens, de me présenter aux élections présidentielles avec pour unique proposition d’appuyer sur le bouton de la bombe nucléaire si je suis élu.
Pourtant, les raisons de s’agacer ne manquent pas. J’aurais pu vous parler des jeux de mots idiots dans la presse écrite à propos de l’Euro, de mes copains RMIstes qui le resteront tant qu’ils seront honnêtes, de l’insupportable sentiment d’autosuffisance qui règne dans ce pays de merde, de la scandaleuse police municipale de Bourges (qui ne paye rien pour attendre), du peuple palestinien opprimé ou de ma voisine du dessus que je rêve de transpercer de quarante coups d’épluche-pommes de terres (merci au Justicier aux Dents Transpirantes pour ses conseils aiguisés). Mais non, il a fallu que ça tombe sur Popstar.
Faut que j’arrête de lire Technikart. Ça me rend méchant.
PS : j’ai utilisé beaucoup de parenthèses, de phrases longues et de gros mots et quelques références publicitaires gratuites. C’est fait exprès. Y’en a marre des éditos formatés et des règles de journalisme à la con qui disent que les lecteurs ont de moins en moins de temps et qu’il faut leur faciliter la tâche en écrivant les choses importantes en début d’article et en détaillant ensuite pour les chômeurs qui s’emmerdent et qui ne savent pas quoi lire comme conneries et qui feraient mieux de descendre dans la rue pour tout casser parce que c’est pas avec une prime de noël de mille balles qu’ils vont pouvoir se taper des putes à L’Olympia et faire le Paris-Dakar avec Johnny Halliday qui, je l’espère, attrapera un accident de la route mortel pour relancer le marché de la presse écrite qui est en crise et qui n’a pas grand chose à se mettre sous la dent depuis les attentats du 11 septembre dont il est formellement interdit de se réjouir sous peine de poursuites judiciaires. Pour l’année 2002, compliquez-vous donc la vie.