Julien Bernichon, militant et toutes ses dents
Allez savoir pourquoi, quand l’information tombe sur les téléscripteurs du web ce 22 septembre 2009, elle ne nous laisse pas indifférent : Julien Bernichon, un militant socialiste comme il en existerait encore environ 201006 [1] en France annonce qu’il quitte le Parti Socialiste. Les départs au PS doivent se ramasser à la pelle depuis l’automne 2008, date du dernier et calamiteux congrès du PS. Pourquoi s’intéresser à celui-là plus qu’à un autre ? Pourquoi pas ? D’autant que ce départ ressemble à s’y méprendre à un appel au secours.
Mettons tout de suite les choses au point : Julien Bernichon n’est pas forcément représentatif des militants socialistes, ni même des militants socialistes de sa génération. A priori, il ne représente que lui même. Pourtant, notre petit doigt nous dit qu’un grand nombre de militants, et pas seulement socialistes, pourraient se reconnaître dans son parcours qui va de l’enthousiasme au désespoir.
Un parcours militant chaotique
Julien Bernichon adhère au parti socialiste en 1996, à l’âge de 16 ans, alors qu’il est encore au Lycée Marguerite de Navarre à Bourges. Quand on l’interroge sur le pourquoi de cette adhésion, il invoque "la génération Mitterrand" : "Pour moi, en 96, la gauche c’était le PS. Il y avait en moi une colère contre l’injustice de la société et cette colère ne devait pas rester silencieuse, il fallait la canaliser". En 1996, Yann Galut et Irène Félix sont des nouvelles têtes dans le Cher. Julien Bernichon participe à la campagne électorale des législatives 1997, campagne victorieuse du jeune Yann Galut alors quasi inconnu dans le Cher, campagne que le militant décrit comme "enthousiasmante". Pourtant, quelques temps après, à l’occasion d’une élection fédérale en 1997, Julien Bernichon pousse un coup de gueule dans une lettre ouverte, lettre qui va déplaire à la section de Bourges du PS. La raison du coup de gueule ? Julien Bernichon avait été inscrit d’office comme soutien d’une motion...alors qu’il en avait choisi une autre. Déjà, il s’écarte de la posture du militant de base et fait alors savoir qu’il n’est pas un pion. On lui demande de s’excuser pour la lettre. Il préfère quitter le PS.
Débute alors une période où il cherche un parti d’adoption. Cela commence par le Mouvement des Citoyens [2] de Jean-Pierre Chevènement. Dans le Cher, il qualifie le MDC comme "groupusculaire et idéologiquement limité". Il côtoie alors René Robert et Jean-François Baboin mais aussi Denis Durand maire de Bengy-sur-Craon avec qui il dit avoir eu une vraie rencontre. Contrairement aux gens de sa génération, il dit avoir une grande idée de son pays ce qui explique peut-être son passage au MDC dont le slogan de l’époque était « Relevons la gauche avec la France », slogan qu’il trouve paradoxal puisque lui aurait plutôt souhaité relever la France avec la gauche... À l’époque, il raconte que dans sa chambre d’internat de “Margot”, il avait un petit drapeau français récupéré à un congrès du MDC. Après le MDC, c’est au PCF que Julien Bernichon fait un court passage en 1999, parti au sein duquel il n’a pas milité. Il ressent pourtant "une véritable humanité des militants, une sincérité que l’on ne retrouve pas ailleurs à gauche, notamment au PS où tout est beaucoup plus calculé, basé sur des stratégies individuelles". Pour lui, "les dirigeants du PCF ne méritent pas leurs militants".
Finalement, en 2000, il retrouve le PS, devient animateur fédéral du MJS entre 2001-2003. Il succède alors à Julien Martin, un autre trublion du PS local, avec qui il dit avoir de "très bons souvenirs militants". Pour lui, "le MJS est le poil à gratter du PS qui essaie de bousculer les aînés. Michel Rocard a rendu le MJS totalement autonome par rapport au PS afin de créer une soupape avec le PS, afin d’éviter aux jeunes la pression des aînés.
21 Avril 2002, Lionel Jospin est éliminé dès le premier tour de la campagne présidentielle. Julien Bernichon est alors animateur fédéral des jeunes socialistes du Cher. "Là, c’est le ciel qui nous tombait sur la tête, c’est la claque. Quand on regarde les images, on sent physiquement la consternation sur les visages des militants. Les cris de désespoir quand Jospin démissionne du PS, c’est terrible". Julien Bernichon reconnaît que "la campagne menée était pourrie. C’est un choc générationnel d’un point de vue militant, c’est marquant. On se dit alors qu’il faut faire quelque chose. Je me souviens avoir été interviewé à l’époque par le Berry Républicain, j’avais eu alors des mots très durs à l’encontre du PS, des mots à la hauteur de l’amour que j’ai pour ce parti". Le Berry Républicain avait titré l’interview « Qu’ils se taisent ou qu’ils partent ». Au final, "cela n’a débouché sur rien. Le PS est devenu un parti, un appareil aveuglé, tourné sur lui-même, une machine à créer des cadres. Les socialistes se sont recroquevillés dans leur coquille vide. A partir de 2002, j’ai commencé à ne plus trop militer" Pourtant, "en 2009, la colère est toujours là".
22 Septembre 2009, Julien Bernichon annonce qu’il quitte le parti socialiste, la raison c’est que "j’ai pris conscience de l’aspect parodique du parti socialiste, notamment dans le Cher avec le vote de la rénovation organisé sous le mandat de Philippe Fournié, lequel a toujours tenu sa section de Vierzon d’une manière démocratique que l’on pourrait qualifier d’un autre âge. Même Galut dans son blog au dernier congrès s’en était ému mais sans aller plus loin puisque lui aussi avait profité des résultats généreux de M. Fournié. C’est justement ce que je ne supporte plus". Pourtant, l’une des résolutions votée par les militants socialistes le 1er octobre 2009 concerne la démocratie interne...problème qui, visiblement, était assez général au PS.
PS, une rénovation impossible ?
C’est malgré tout, quelques jours seulement avant cette consultation des militants socialistes que Julien Bernichon annonce qu’il quitte le PS. Pourtant, cette consultation semblait créer un certain espoir. Au final, les militants socialistes ont validé entre autres les primaires ouvertes à l’ensemble des formations de gauche, le non cumul des mandats, la parité, les diversités et le renouvellement générationnel. Que des choses qui devraient satisfaire la plupart des militants socialistes. Pour Julien Bernichon, il s’agit là "de la revanche des quadras. Ils appellent à la rénovation mais la rénovation, c’est leur place. Et puis franchement, je préfère entendre Fabius que Montebourg ou Moscovici". Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas convaincu. Pour lui, "le 21 Avril 2002 a fait prendre conscience que le PS était devenu figé. Le parti socialiste a une incapacité intrinsèque à se renouveler, on ne peut plus rien faire. Les hommes d’hier sont ceux d’aujourd’hui. Les militants non plus ne se renouvellent pas. Aucun jeune n’a envie d’adhérer au PS pour soutenir Martine Aubry dans son combat, c’est impossible". Quand on l’interroge sur son positionnement au sein du PS, il a cette phrase malicieuse : "J’ai fait le choix de Ségolène Royal au congrès du PS en 2008, plus pour la forme que pour le fond. Parce qu’en définitive, le discours du rien permettait finalement tout". On ne peut étouffer un éclat de rire.
Le constat au niveau local
Au niveau local, le constat de Julien Bernichon est tout aussi radical que le constat national. On sent qu’il en veut tout particulièrement à Yann Galut avec qui il a débuté sa vie de militant."Parfois Yann, j’ai envie de le claquer, c’est presque physique. En voilà un autre que le 21 Avril 2002 a fait exploser plein en vol. Suite à cela, il a décidé d’abandonner le terrain national au profit du local. Pour moi, s’occuper du local sans le national, ça ne veut rien dire. C’est un choix par défaut, pas une preuve d’amour pour sa ville.". Quand on interroge le jeune militant sur la situation du PS dans le Cher, il enchaîne : "Yann Galut et Irène Félix, cela fait 15 ans qu’ils sont là. Jean-Pierre Saulnier et Alain Rafesthain aussi. Le PS est cadenassé dans la possibilité d’accéder aux responsabilités.". Pour lui "au PS, on est incapable de garder les gens, il n’y a aucun accompagnement des jeunes militants". Il se souvient s’être entendu dire pas Irène Félix que le "PS, c’est une auberge espagnole. Tu y trouves ce que tu apportes". Pourtant, Julien Bernichon souligne que le Parti Socialiste "c’est un réseau humain et un savoir militant à transmettre. Mais au final, on en est réduit à tenter de se faire une place en jouant des coudes. Irène Félix et Yann Galut devraient dépasser leur personne, aimer leur parti et former des jeunes. Au PS, il y a un gâchis des talents". On sent que Julien Bernichon ne fait pas vraiment de choix entre les deux leaders locaux : "Irène Félix est plus froide mais au moins, elle ne nous raconte pas de blagues". Quand, le 25 Septembre, on lui demande si depuis l’annonce de son départ du PS il a reçu des appels de responsables locaux du Cher afin d’essayer de le retenir, il répond par la négative "peut-être qu’ils ne lisent pas l’Agitateur.".
Se libérer ailleurs ?
Julien Bernichon affirme n’avoir aucun attachement particulier à aucun appareil. On sent que s’il quitte le PS, ce n’est pas pour lui la fin de toute activité militante :"il faut bousculer les appareils, il faut y aller, il faut se libérer. A Bourges, il faut s’appuyer sur le Parti Communiste, créer un grand Front de Gauche local. La mairie est gagnable en 2014. Dans cette ville, il y a une torpeur générale, le premier qui a de l’ambition peut aller loin. C’est pour cela que l’on a des aberrations comme Philippe Bensac". L’idée du Front de Gauche est pour lui une idée marquante. "les comités anti-libéraux, les militants de gauche en sont revenus. C’est bien de gueuler, mais il faut qu’on se mouille. La base doit se rebiffer, il faut une insurrection militante. Dans le Cher, chaque parti politique est tenu par une dizaine de personnes. Au PS, si on n’est pas le fils spirituel de quelqu’un, ça ne marche pas. Mais un militant n’a pas à être le fils spirituel de quiconque". Quand on analyse le panorama politique, Julien Bernichon n’est pas tendre : "L’extrême-gauche ne supporte pas que l’autre soit différent d’eux-mêmes tellement ils sont égalitaristes. L’anti-racisme, le gauchisme sont des choses que je déteste. Chez eux, tout est hiérarchisé, il y a une sorte de colère froide, tout est mathématique. Ils ont déjà la solution à tous les problèmes. En ce qui concerne le MoDem, le parcours de Bayrou est courageux. Il essaie d’échapper aux appareils pour créer quelque chose. Les jeunes militants du MoDem ont une grande liberté, leur formation s’est libérée de quelque chose. Le MoDem est séduisant sous cet aspect, mais cela s’arrête là. Après, politiquement, on n’est pas d’accord"
Ambition
Julien Bernichon est coincé entre déception et ambition militante. Mais au final, on sent que c’est tout de même l’ambition qui domine. Pour lui "l’ambition peut tirer les autres vers le haut. Des ambitions personnelles, il en faut. Ce qui est dramatique, c’est quand il n’y a plus que ça". A 28 ans dont 12 ans de militantisme, il ne semble pas prêt à renoncer. Où va t-il militer, il ne sait peut-être pas exactement. A gauche, certainement, au Front de Gauche peut-être. Ou peut-être même au PS, qui sait ? Quand on lui demande de nous envoyer une photo de sa carte du PS, il nous répond qu’il n’a que celle de 2008, il n’a pas payé sa cotisation 2009. Il évoque les 46000 radiations du PS. "Vous pensez qu’ils m’ont radié ?". Nous, on ne sait pas trop.
Au détour d’un questionnement sur le renouvellement des générations en politique, Julien Bernichon lâche : "En 2014, la logique voudrait que Nicolas Hénault soit opposé à Julien Bernichon pour la conquête de la mairie de Bourges. Il faut l’écrire ça !". C’est écrit.
[1] Estimation grossière basée sur les chiffres de la consultation interne du Parti Socialiste du 1er Octobre 2009
[2] Devenu aujourd’hui, Mouvement Républicain et Citoyen