Cette année, le hasard des dates a fait se correspondre le quinzième anniversaire de la mort de Jacques Rimbault et la réélection, pour la troisième fois consécutive, de Serge Lepeltier à la mairie de Bourges. En 1995, cet homme de droite, entrepreneur de travaux publics jusqu’alors inconnu, avait succédé à l’un des plus célèbres communistes de France [1], élu maire de Bourges contre toute attente face à Raymond Boisdé. C’était en 1977.
Jacques Rimbault n’allait plus quitter la mairie de Bourges jusqu’à sa mort, survenue en 1993. Cet homme du peuple avait su se hisser à une place éminente grâce à son travail et à son courage. Viscéralement lié à Bourges, « pragmatique » à sa façon, il fut un bâtisseur qui remodela durablement le visage de sa ville [2]. Il avait su séduire les berruyers, bien au-delà des clivages politiques habituels, par ses qualités humaines, par son talent de politique qui savait emmener les hommes dans des projets tout à la fois ambitieux et réalistes. Attaché à la démocratie, Jacques Rimbault avait choisi pour devise de la nouvelle mairie le vers de Paul Eluard « Liberté, j’écris ton nom » modifié en « Démocratie, j’écris ton nom ». Il a incarné ce « communisme municipal » [3]. qui fait aujourd’hui partie de notre histoire et constitue désormais un élément à part entière de notre patrimoine.
Serge Lepeltier, qui connaît l’attachement des berruyers à la mémoire de leur ancien maire, a tenté de capter cette image pour valoriser sa propre candidature. C’est explicitement qu’il s’est référé à Jacques Rimbault et à son héritage pendant la dernière campagne électorale. Retournement surprenant si l’on se souvient du Lepeltier nouvellement élu en 1995 et de son premier geste. Il avait imposé comme logo de la ville une fleur de lys, symbole de la monarchie et de la contre-révolution. Symbole en opposition frontale aux valeurs de défense des droits de l’homme et d’émancipation des opprimés portées par Jacques Rimbault. L’autre Jacques de Bourges [4].
Le temps a passé. Lepeltier a-t-il changé ? Pas sûr. La démocratie revendiquée comme thème de campagne risque bien de ne rester … qu’un thème de campagne, justement !
Quelques exemples suffiront à justifier ces craintes :
— Un engagement grave, la mise en place d’une vidéo-surveillance des espaces publics, a été décidé sans concertation. Il est justifié a posteriori par une simple consultation téléphonique d’auto-promotion du candidat Lepeltier. En outre, aucune assurance n’a été donnée concernant les procédures de contrôles citoyens, sinon un fantomatique comité d’éthique aux missions bien vagues...
— Serge Lepeltier a mis l’accent sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication comme outil de médiation et d’expression d’une démocratie redynamisée [5]. Mais pour quels projets, avec quels moyens, et surtout dans quel état d’esprit si l’on songe que c’est le sarkozyste et militant ultralibéral Philippe Bensac qui est nommé maire-adjoint chargé des nouvelles technologies ?
— Autre chantier : la mise en place de Conseils de quartiers. Ils sont découpés arbitrairement et annoncés sans pouvoirs réels. Ils risquent fort de ne ressembler qu’à un simulacre de dispositif démocratique, sans effet réel sur la vie de la cité.
— Enfin, les quelques maigres lignes accordées par Serge Lepeltier à son opposition dans le journal municipal « Les Nouvelles de Bourges » ne laissent rien apparaître de vraiment significatif quant à une réelle volonté de laisser s’exprimer la gauche berruyère et d’engager un dialogue fructueux avec elle.
La bonne volonté démocratique consiste certes à écouter et à laisser s’exprimer l’adversaire politique ; elle n’est cependant crédible qui si, en fin de compte, elle se traduit en actes. Elle se mesure concrètement par le poids accordé, dans les décisions prises, aux opinions motivées de toutes les catégories de citoyens, dans le respect de leur diversité.
Jacques Rimbault, ouvrier ajusteur devenu maire, disait souvent avec ses mots simples mais forts que la démocratie vivante dans une cité consiste à faire s’ajuster des positions, des gens, des classes sociales, différents mais amenés à vivre ensemble. Jacques Rimbault a été élu la première fois dans une époque marquée par un fort clivage idéologique : patrons contre travailleurs, « masses populaires » contre « bourgeoisie », socialisme contre capitalisme. Sa réussite dans ce contexte est particulièrement remarquable. Il serait scandaleux que Lepeltier échoue aujourd’hui sur ce terrain alors qu’un relatif « consensus » est censé réunir la plupart des familles politiques autour de valeurs communes.
C’est peut-être que la droite — qui aime l’ordre et révère l’autorité, et qui, en outre, ne fait pas mystère de son goût pour les systèmes fortement hiérarchisés et élitistes — ne vient jamais à la démocratie, passionnément égalitaire, que contrainte. La démarche démocratique ne lui serait pas naturelle ? Aux citoyens alors de la rappeler à ses devoirs essentiels. Sans relâche.
[1] pour être tout à fait précis, JC Sandrier était maire depuis 1993, en remplacement de Jaques Rimbault, décédé
[2] cf. Allocution de JC Sandrier à l’occasion du quinzième anniversaire de la mort de Jacques Rimbault : Il n’est jamais anodin de rappeler que les plus grandes réalisations de notre ville depuis un siècle, celles qui ont réveillé Bourges, ont été conduites sous l’autorité de Jacques : Palais des Congrès, Pavillon des expositions, Rénovation du Centre-Ville, Aménagement du Grand Stade, Médiathèque, Nouvelle Mairie, Plaine du Moulon, Parc paysager des Gibjoncs, Muséum d’Histoire naturelle pour ne citer que les plus grandes. On peut aussi y ajouter sa grande influence pour la construction d’un nouvel Hôpital ou l’arrivée de l’autoroute A71 !
[3] À propos de Jacques Rimbault, un observateur, Jean-Philippe Roy, avait fait remarquer naguère : « Sa réussite est largement due à une méthode Rimbault, un communisme soft empreint d’une remarquable politique médiatique. Il a su donner une image à Bourges, avec son désormais célèbre Printemps, mais aussi avec l’aménagement de voies piétonnes qui développent une activité commerçante florissante, pourtant peu compatible avec l’idéal collectiviste. » Voir aussi sur ce sujet notre note récente Communisme et démocratie
[4] Le premier étant Jacques Cœur.
[5] Lors de l’interview qu’il a donné à l’Agitateur durant la campagne électorale, S. Lepeltier a décliné les innovations qu’il imaginait pour redynamiser la démocratie : création de Conseils de Quartiers composés d’habitants ; création d’un grand forum social par an ; utilisation des nouvelles technologies pour poser des questions à la population sur un certain nombre de sujets, filmer les conseils municipaux par internet. Cette dernière proposition laisse dubitatif quant on sait les problèmes que semble poser la simple communication par email du compte-rendu d’un Conseil Municipal ...
Le paroxysme du bon goût
- jmp
- 2 juin 2008 à 00:55
les conseils de quartiers ont un bilan déplorable (ah oui ils ne sont pas encore installés mais c’est nul quand même bouh ! c’est la droite qui le met en place !) !
Oui, enfin... les conseils de quartier version mairie de Bourges, c’est mal barré ! Voilà que l’on apprend que ces conseils seront "animés" par un "cabinet extérieur" pour "orienter" les débats... que c’est beau la démocratie version UMP...
Pour le reste, vos propos sont assez vides... a part une nouvelle manifestation de votre anti-communisme primaire des allégations polititiennes sans fondement (la gauche dépensait sans compter... oui, bon, si vous voulez... encore faudrait-il étayer un peu... mais si l’on met le nez dans les finances actuelles... on pourrait en tirer les même conclusions. tou ça c’est du discours politicien classique).
L’art de la caricature, vous l’avez largement manié durant les élections municipales ce qui a abouti pour le moment à une grosse déconvenue (celle du TGV notamment : la politisation de ce projet par Serge Lepeltier est lamentable, il faut qu’il assume désormais),
Petit détour HS :
Vous savez, je reviens d’une rencontre avec des élus et responsables de droite qui viennent de me dire qu’il est choquant de donner des subventions à l’institut de musique electroacoustique parce qu’ils ne touchent qu’un public restreint, et qu’à l’inverse, il est normal de soutenir à coup de millions le Printemps de bourges (qui fait des taux de remplissages de 100%) parce que cela "attire du monde". Si ça c’est pas de la démagogie ! Bon, moi, en bon cultureux, je pensait que les subs étaient là pour aider la création artistique qui n’était pas commercialement rentable. Ben non. Pour la droite, la logique c’est "on ne donne qu’aux riches". Et c’est pas de la caricature. Ce sont vos amis qui me l’ont dit !
Alors oui, le PdB, c’est très bien, c’est une vitrine. Mais s’il n’y a rien derrière la vitrine, comme c’est le cas... ben, ça craint !
#12859 | Répond au message #12858
Le paroxysme du bon goût
- Jean-Michel Pinon
- 2 juin 2008 à 14:01
Sur le HS, la question n’est pas IMEB vs. PdB mais plutôt IMEB vs. autres projets créatifs qui pourraient peut-être participer plus activement à la création culturelle et surtout à sa diffusion.
L’imeb a une notoriété internationale. En matière de créativité culturelle, je vous renvoie à leur site internet où vous pourrez voir les CD qui sont édités, les livres, ainsi que des informations sur le travail de recherche musicale (le fameux cybernéphone, et son équivalent destiné aux enfants dans les écoles primaires pour une initiation au son). Par exemple, aujourd’hui beaucoup de gens s’émerveillent des "home-cinéma" avec la spacialisation du son. eh bien sachez que cela est en pratique depuis les années 70 à l’imeb et que les concerts organisés utilisent tous ce phénomène de spatialisation sonore alors que dans les concerts "branchés" d’aujourd’hui, on en est encore au mur d’enceintes devant les oreilles. ça sert à cela, la recherche musicale. Les travaux et réalisation de l’imeb sont diffusés partout dans le monde. Alors peut-être que ce travail n’est pas "médiatique", peut-être que les berruyers ne sont pas intéressés mais dans le domaine culturel, la loi de l’offre et de la demande pour justifier des attributions de subventions me parait parfaitement ridicule ; Ces dernières années, l’IMEB a fait beaucoup d’efforts pour aller à la rencontre des berruyers pour exposer son travail, faire partager sa passion. C’est un travail de longue haleine car il est évident que l’on est loin de la démarche racoleuse de la programmation d’un Christophe Willem (je ne remet pas en cause son supposé talent, mais il est plus facile d’attirer le spectateur moyen avec un artiste "vu à la télé" qu’avec un soliste de Madagascar jouant du Valiha). Dans l’association pour laquelle je travaille, c’est la même démarche : il s’agit de proposer une programmation exigeante avec des musiciens exceptionnels des musiques très pointues tout en essayant de viser un public le plus diversifié possible, même s’il n’est pas très large. Pourquoi la musique baroque devrait-elle être réservée qu’à un type de public ? Vendredi, nous faisons un concert de musique baroque dans une église à la Chancellerie. Et tant pis s’il y a vingt ou trente personnes. C’est un combat permanent qui doit être accompagné soutenu, encouragé pour élever, pour donner envie, pour sortir d’une certaine culture de masse que l’on nous impose. Lorsque j’émets quelques réserves sur le pdb, on me dit souvent : "il en faut pour tout le monde". Je suis bien d’accord. Il en faut pour tout le monde, mais il ne faut pas que l’on serve à tout le monde la même soupe culturelle. la culture, c’est la diversité avant tout. Le problème aujourd’hui, c’est qu’il n’y en a pas pour tout le monde, justement. Comment essayer de capter et d’emmener un public vers autre chose que ce qu’on lui sert si l’on n’est pas soutenu par les collectivités ?
C’est bien de donner de l’argent pour qu’un petit groupe crée et d’ailleurs, la Mairie n’a pas émis le souhait de couper les subventions à l’IMEB.
l’IMEB n’est pas un petit groupe. Quant à la mairie, elle a déjà baissé drastiquement les aides il y a quelques années.
Seulement, à partir d’un certain moment, si la création artistique ne vit que grâce à la subvention publique et qu’en échange le service culturel rendu à la collectivité ne semble pas à la hauteur notamment au vu du petit nombre de gens touchés, alors il faut avoir un débat non ? Il y a sans doute de nombreux autres projets qui auraient la légitimité de bénéficier de subventions municipales, le moins qu’on puisse faire à un moment, c’est de tout remettre sur la table et d’en discuter...
Je vois dans ce passage une confusion entre la culture, le tourisme, l’économie et la communication. La culture est souvent utilisée par les hommes politiques comme un instrument de communication. Elle est aussi confondue avec des événements touristiques (Un Eté à Bourges par exemple). La culture est difficilement rentable : regardez le printemps de Bourges : avec un taux de remplissage des salles de plus de 100%, il a besoin de larges subventions qui se comptent en millions d’euros. Alors vous imaginez bien la difficulté et les besoins de structures qui ne font pas de la culture de masse (attention, je n’oppose pas culture de masse et culture d’élite et je ne dit pas que la culture de masse systématiquement "de mauvaise qualité", ce serait très long à développer mais l’imeb tout comme l’asso pour laquelle je travaille cherchent justement un public "populaire" et pas un public de pédants, il n’y a aucune démarche élitiste là-dedans mais seulement une certaine recherche et des exigences artistiques différentes).
C’est toujours mieux que de laisser se perpétrer des rentes sans jamais en évaluer l’efficacité.
Vous êtes dans une logique technocratique et de fonctionnaire (celle qui nous empêche d’avoir un TGV qui passerait par Bourges), et pas dans une logique culturelle et artistique. Nous n’avons sans doute pas les mêmes critère d’évaluation de "l’efficacité" d’une création artistique. Nous ne parlons pas de la même chose et je crois que ce forum serait bien trop étroit pour que nous puissions faire le tour du sujet.
#12868 | Répond au message #12863
La culture au service de la domestication ? De l’utilité de la franche sottise
- bombix
- 2 juin 2008 à 15:14
C’est toujours mieux que de laisser se perpétrer des rentes sans jamais en évaluer l’efficacité.
Il faut rendre grâce à ce brave jeune homme de dire sans détours la vérité des maîtres qu’il sert. Le cynisme et la vulgarité ont du bon. Ainsi, donc, le maître mot, le critère dernier pour juger de toute valeur en matière de culture serait l’efficacité.
Efficace, efficace ... mais efficace pour quoi faire ? L’efficacité visée c’est la domestication des individus. Là-dessus je renvoie à un texte fort intéressant d’Olivier Py et de Christian Salmon, paru dans Libération en juillet 2003, au plus fort du conflit des intermittents du spectacle
« C’est ainsi qu’en vingt ans nous sommes passés de la politique culturelle à la culture de proximité. Des organismes privés seront très bientôt en charge de la culture dans le monde idéal de la communication et des loisirs.
Une culture qui s’est lentement préparée à son nouveau maître, en devenant majoritairement muette, festive, décorative, sérieuse, pédagogique, divertissante, etc..., bref domestique.
La domestication des individus est devenue aujourd’hui le but même de la vie en société. Car il ne s’agit pas seulement de substituer le divertissement à la culture, et la culture à l’art mais d’expulser toute réalité de l’espace social ... »
On trouve sur le net deux versions de ce texte.
La version originale, parue dans Libération.
Une version remaniée, reprise dans Verbicide. Du bon usage des cerveaux humains
Cordial.
#12870 | Répond au message #12863