LIP, c’est fini ?

samedi 22 mars 2008 à 10:46, par bombix

Besançon, 17 avril 1973 : l’un des plus beaux fleurons de l’industrie horlogère franc-comtoise, dirigée par un patron génial et fantasque, Fred Lip, dépose le bilan. Démarre une lutte sociale qui va devenir un mythe dans l’histoire du mouvement ouvrier. L’histoire des Lip, c’est bien sûr la queue de la comète 68, le bouquet final d’une période de révoltes et de mutations. Mais c’est aussi comme une césure dans notre histoire. Avec l’affaire Lip, prennent fin les trente glorieuses, et une nouvelle ère débute ; à partir de cette date, le capitalisme, de plus en plus mondialisé, se fonde désormais moins sur l’entreprise et ses structures paternalistes héritées du XIXème siècle, que sur des puissances financières anonymes et sans merci.
Trente cinq ans après, Christian Rouaud a voulu rencontrer ceux qui furent les acteurs principaux de la riposte ouvrière. Le Jeudi 20 Mars 2008, à l’invitation d’Attac 18, il présentait son film à la Maison de la Culture de Bourges.

LIP, c'est fini ?
Besançon, 1973 : 100.000 personnes défilent en soutien aux Lip, lors d’une grande marche nationale.

« Lip, c’est fini ! » [1] Pierre Mesmer.

« En tant que patron, je ne peux pas laisser dire que les syndicats de Lip avaient des exigences anormales. Il est sûr qu’ils négociaient durement, et ils ne m’ont pas épargné, mais ils ont toujours eu un sens de la responsabilité par rapport à la survie de leur entreprise auquel je rends hommage, car si les actionnaires avaient eu le même, l’entreprise vivrait encore. » Claude Neuschwander.



Comment transformer des images documentaires, des interviews préparées entrecoupées d’images d’archives, en images de cinéma ? Comment rendre hommage aux acteurs d’une lutte exemplaire, qui fut unique en son genre dans notre histoire contemporaine ? Comment servir la mémoire d’un rêve et d’une utopie qui nous semblent aujourd’hui si lointaines, et qui furent pourtant si proches ? Comment rendre compte des mécanismes d’un mouvement social qui eut à inventer jour après jour, dans l’urgence et la jubilation, des solutions inédites à des problèmes inouïs ? Tels sont quelques uns des problèmes que Christian Rouaud affronte dans son film, Les Lip, l’imagination au pouvoir [2]. Trente-cinq après « l’affaire Lip », il a retrouvé les protagonistes majeurs d’une lutte sociale exemplaire à tous égards.«  Je ne voulais pas faire un film avec des spécialistes ou des historiens » dit-il.«  Je voulais rencontrer les gens » ... 500 pages d’interviews préparatoires ont été nécessaires, pour rendre la parole aux « Lip », pour les faire devenir acteurs de leur propre histoire, pour transformer un morceau de vie bouillonnante en mythe célébré par le cinéma.

Le défi était beau. Le résultat est magnifique. Le film est construit comme un thriller, le montage est fluide, les règles d’une narration efficace sont respectées. Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est l’humanité de ces gens qui crève l’écran, l’humanité de ces ouvriers qui ont à la fois donné un sens à leur vie et affirmé leur dignité dans la lutte. Chaque « personnage » est dans son rôle. Jean Raguenes, l’intellectuel - prêtre dominicain idéaliste au verbe précis et séduisant. Roland Vittot, le syndicaliste compétent, combatif et sensible. Raymond Burgy, qui aime commander et prendre des responsabilités, et n’hésite pas à prendre des risques. Michel Jeanningros, le cadre gagné à la cause des ouvriers. Et ces femmes admirables - Fatima Demougeot ou Jeannine Pierre-Emile, qui luttaient certes contre les patrons mais aussi parfois contre le machisme de leurs camarades ... Et puis les dominant tous de sa haute figure, « Saint-Charles », comme l’appelle affectueusement Jeannine dans le film : Charles Piaget. Un Piaget qui propose à un moment de « souder les grilles à l’ouverture » : tout un symbole.
On sent que Rouaud aime ces hommes et ces femmes. Les images, si souvent voyeuses à la télévision et même au cinéma, deviennent chez lui école du respect. Question de regard. Néanmoins, ce qui est la principale qualité de ce film — et d’autant plus remarquable qu’elle est rare — en dresse aussi les limites. On ne perçoit presque pas d’ombres à ces personnages baignés dans une lumière un peu surnaturelle. Le doit-on à la coloration chrétienne du mythe des Lip ? Le militantisme catholique ouvrier (sans parler du Père Raguenes, la plupart des leaders du mouvement avaient été formés à l’Action Catholique Ouvrière), est sans doute l’une des clés de cette histoire. Une façon en tous cas de faire mentir Marx et ses sarcasmes sur les plaisirs opiacés de la religion.
L’amour de Christian Rouaud est exclusif. Il ne quitte jamais ses héros. Rien ou presque sur leur milieu d’origine, sur une ville et une région pittoresque, sur « ceux du dehors » - les habitants de Besançon et de Palente, la cité ouvrière où était implanté l’usine, et qui ont vécu au jour le jour cette extraordinaire aventure. On regrette parfois un peu que la caméra de Rouaud cadre toujours si serré.

On ne racontera pas ici par le menu l’histoire des Lip, longue et passionnante. A ceux qui s’en souviennent, comme à ceux qui n’ont pas vécu cette époque, on ne peut que recommander d’aller voir le film de Christian Rouaud. Juste un mot pour terminer, et à propos de la fin justement. Le pari fou des ouvriers de Lip, avec l’aide d’un patron atypique en la personne de Claude Neuschwander, a bien failli réussir. Ils avaient lutté pour que nul ne perde son emploi, et ils avaient gagné. Après les négociations de Dole, tous avaient finalement été réembauchés quelques mois plus tard. Mais en 1974, Giscard d’Estaing est élu Président de la République. Il représente la percée des libéraux face à Chaban-Delmas, le gaulliste historique. Avec l’aide de Chirac, alors 1er ministre, Giscard scelle le destin des « Lip », qui doivent payer pour leur audace et leur insubordination. Ils font aussi les frais d’une doctrine politique et économique nouvelle à l’époque, selon laquelle l’Etat n’a pas à intervenir dans le destin d’une grande entreprise, même rentable à terme, et même si le sort de milliers de salariés est en jeu. Cette doctrine, appelée « libéralisme », balbutiante au milieu des années soixante-dix, triomphe aujourd’hui avec les conséquences que l’on connaît.

Les ouvriers de chez Lip furent parmi les premiers à en faire les frais. Mais ils ont aussi montré la voie dans la lutte et le refus du renoncement. En ce sens, ils sont encore pour nous un exemple, même s’il faut reconnaître qu’il est bien difficile aujourd’hui de lutter contre les nouveaux maîtres, tondeurs de coupons et autres actionnaires anonymes et sans visages.

Lip, le film. Site officiel du film, très riche, avec de nombreux documents.

[1La formule sort de la bouche du 1er ministre de l’époque, Pierre Mesmer. Elle est prononcée le 15 octobre 1973, après l’échec du « plan Giraud », qui prévoyait 180 licenciements et 957 réembauches. Le refus des licenciements caractérise un mouvement qui se radicalise dans ses revendications et ne cède pas un pouce de terrain. Cette évolution explique l’irritation du 1er ministre de Pompidou. A partir de ce moment, la CGT, favorable au plan Giraud mais désavouée par la base, exprime de plus en plus nettement ses réserves sur la direction prise par le mouvement social mené par les Lip. Elle finira par se retirer totalement, laissant le champ libre à la CFDT et surtout au « Comité d’action », véritable âme de la riposte ouvrière bisontine.

[2France - 2006 - 118 mn - 35 mm - Couleur