Irène Félix la surprise
La vie politique, comme la vie tout court, réserve des surprises. Qui aurait donné Irène Félix favorite face à Serge Lepeltier il y a moins d’un an seulement ? Or, force est de le constater, Irène Félix est bien près de réussir son pari et d’enlever la mairie de Bourges à l’UMP. Une volonté tenace et un travail patient lui ont permis d’obtenir ce résultat. Certes, rien n’est encore joué, mais les élections municipales du 9 mars se présentent sous les meilleurs auspices pour la candidate socialiste. Derrière elle, c’est toute une équipe qui se prépare à tourner la page de 13 ans de gestion Lepeltier. Retour sur son parcours.
Itinéraire
Irène Félix n’est pas berruyère de naissance mais d’adoption. Née à Brest en 1962, elle arrive en Berry en 1985, pour raisons professionnelles. Ingénieur agronome, elle intègre ce qui va devenir Epis-Centre. Elle s’engage politiquement et rejoint le Parti Socialiste, après avoir hésité « Le PSU m’était sympathique pour son côté « laboratoire d’idées », son accent mis sur l’écologie ... J’ai adhéré au PS parce que j’avais envie d’agir et qu’il me semblait que c’était par ce choix-là que cela pourrait se faire ». En 1989, elle se retrouve sur la liste d’Union de la gauche menée par Jean-Pierre Saulnier. Suit une éclipse de quelques années, mais elle revient bientôt sur la scène politique locale : 1998 voit son élection « surprise » au Conseil Général. Elle conserve son siège en 2004 et c’est comme vice-présidente du Conseil Général du Cher qu’elle entreprend l’assaut de la mairie de Bourges en 2008.
Personnalité
Irène Félix ne se livre pas facilement. Elle cultive volontiers le secret concernant sa vie personnelle. La mise en spectacle de sa vie privée lui est inconcevable. Rien de moins bling bling que cette élue-là. Ceux qui sont à l’affut des échos « people » en seront pour leurs frais. Cette pudeur s’accompagne de rigueur. Certains disent de rigorisme, voire de froideur. Mais ceux qui la connaissent savent aussi qu’elle peut se montrer chaleureuse et surtout respectueuse d’autrui. Un jeune militant du PS du Cher témoigne : « Le très jeune adulte que j’étais estimait Irène par la constance de son comportement, l’humanité qui l’anime ... Elle sait protéger une liberté fondamentale d’un premier engagement, d’un premier combat, même si ce n’est pas le sien, même si ce n’est pas pour elle. »
Cette rigueur naturelle, accompagnée d’exigence vis à vis d’elle et vis à vis des autres, ont sans doute d’abord joué en sa défaveur. Faire de la politique, c’est aussi savoir séduire. Elle a conscience que c’est ici que le bât blesse, et elle va surmonter cet handicap avec sa méthode habituelle, faite de réflexion et de travail.
À l’assaut de Bourges
Le secret de la réussite, ce n’est peut-être pas tant l’art de résoudre les paradoxes, que de les faire jouer pour en tirer toutes les richesses potentielles. Au coeur de « la problématique » Irène Félix, il y a quelques paradoxes qu’elle a su transformer en moteurs pour la réussite de son projet. Énumérons-en quelques uns :
– au sein d’un Parti Socialiste composé pour l’essentiel d’élus qui se servent du parti pour faire carrière, son parcours est avant tout celui d’une militante, de quelqu’un qui a des idées et qui travaille pour les faire aboutir.
– adoubée par Laurent Fabius, elle aurait dû se situer sur l’aile conservatrice du Parti. Par les hasards de l’histoire, la voici positionnée sur son aile gauche, celle qui dit non au T.C.E., ce qui lui permet de ne pas rompre avec les fondamentaux de sa jeunesse (la tentation PSU). Si elle se retrouve isolée au sein de la Fédération du P.S. du Cher, en revanche, cela la place en bonne position pour fédérer la gauche locale où le Parti Communiste tient encore une place importante.
– on la disait solitaire : elle a réussi comme personne avant elle à réunir la gauche sur Bourges. « La Gauche Unie » n’est pas un slogan en l’air, mais une réalité construite pas à pas. Le Parti Communiste, qui avait d’abord renâclé devant le coup de force du PS (Yannick Bedin avait parlé de « mauvais coup ») a saisi l’opportunité et les chances réelles dont cette alliance est porteuse. Du coup, la gauche a un vrai leader, et le PCF a mis loyalement a sa disposition ses moyens militants qui restent solides. Micros coupés, Irène Félix nous confiait en « off » après notre entretien le plaisir qu’elle avait à travailler avec une vraie équipe, elle qui avait été si souvent seule pendant la préparation de ses précédentes campagnes électorales.
– enfin, elle a montré qu’elle était capable d’écouter et de se corriger. Même si la « comm’ » n’est pas sa tasse de thé, elle a compris qu’il lui fallait faire un effort décisif dans ce domaine. Elle a eu recours à un professionnel pour l’aider dans ce travail. Elle n’est pas encore une madone comme Ségolène Royal, mais elle n’est plus la mère Denis de la politique. Sur sa photo de campagne, l’oeil vif, la mèche rebelle et le sourire séducteur un rien carnassier semblent dire : À nous deux, Bourges !
Une campagne bien menée
Forte de tous ces atouts, la campagne qu’elle a menée est impeccable. Un peu lente dans la mise en place, le rythme s’est accéléré au mois de janvier. Le mouvement est à peu près inverse à celui de son concurrent, qui a commencé très fort, et qui s’essouffle sur la durée. Irène Félix occupe le terrain, et fait des propositions. Serge Lepeltier fait valoir son bilan, mais ne propose que des axes pour son action future. Son principal handicap est certainement de simplement réagir à la stratégie, aux attaques ou aux propositions de sa concurrente socialiste. Il n’est jamais à l’initiative des coups. On peut se demander d’ailleurs s’il est bien conseillé : ni la tentative de diabolisation de Colette Cordat, ni les colportages politiciens sur les engagements au MEDEF du patron de l’entreprise de communication avec qui travaille Irène Félix, ni les ergotages sur son slogan de campagne qui serait grandement fautif parce que n’y figure pas "Bourges", ne semblent porter leurs fruits. Les berruyers attendent autre chose que ces petites querelles de bas étage. Ils attendent un programme et de la détermination pour poser les problèmes du présent et de l’avenir, et travailler à les résoudre.
Irène Félix ne prend même pas la peine de répondre. Elle a mieux à faire et s’adresse directement aux berruyers pour leur présenter les grandes lignes de son action future. Nous ne reprendrons pas les thèmes de sa campagne puisqu’elle les a détaillés dans trois longs articles. Soulignons simplement que son constant souci est de concilier les questions d’intérêt général avec la problématique sociale qui les accompagne. La façon d’aborder les questions d’environnement est à cet égard emblématique : « Le logement et le transport sont deux façons d’aborder les questions d’environnement d’une part mais aussi de pouvoir d’achat...l’approche de la Gauche Unie consiste à traiter des problèmes et des enjeux de l’avenir en essayant de réduire le potentiel d’inégalités que ces enjeux présentent. Dans le domaine des transports, nous estimons indispensables de nous attaquer à la question des transports en commun. » Une façon de répondre à Serge Lepeltier qu’il s’agit bien toujours pour une municipalité - même de gauche, surtout de gauche ! - de s’adresser à tous, en ne négligeant personne ...
En attendant le verdict des urnes
Pour l’heure, les jeux ne sont pas faits. Serge Lepeltier peut toujours arguer de son bilan, qui n’est pas nul, et jouer la prime au sortant. Il a eu l’habileté de marquer son indépendance vis à vis de l’action du Président de la République que beaucoup désavouent aujourd’hui, y compris dans son propre camp. Mais il ne doit pas oublier que si Nicolas Sarkozy a été élu, c’est parce qu’il incarnait le changement. Il est en danger pour l’instant de se « chiraquiser », de passer pour un gestionnaire qui recule devant les réformes nécessaires et laisse stagner la puissance publique dans l’immobilisme. Face à lui, son challenger féminin incarne le mouvement et le renouveau. Elle a désormais l’avantage et pourrait bien concrétiser les efforts d’une longue route en prenant Bourges, alors que personne ne s’y attendait.
